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~ TROISIEME ET DERNIERE

ENCYCLOPEDIE

THEOLOGIQUE,

OU TROISIEME ET DERNIERE

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OFFRABT ES FRANCAIS, ET PAR ORDRE ALPRABETIQUE, LA PLUS CLAIRE, LA PLUS FACILE, LA PLUS COMMODE, LA PLUS VARIEE ET LA PLUS COMPLETE DES THEOLOGIES. CES DICTIONNAIRES SONT CEUX :

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1856

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instavrare omnia in Christo. E

phes. 1, 10.) PAR G08 GREVE.

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PAR M. L°ABBE MIGNE, EDITEUR DE LA BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE DU CLERGE,

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SIMPRIME ET SE VEND CHEZ J.-P. MIGNE, EDITEUR,

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1856

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Imprimeric MIGNE, au Petit-Montrouge.

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INTRODUCTION.

1. Lacharité toi universelie. | Charitas universa lex.

Le principe, Ja source de tous les biun- faits comme de toutes les beantdés du chris- tianisme, c’est la charilé. En effet, le chris- tianisme, qui résume en lui toute la vérité, serésume lui-méme en un sen! mot, la cuaniré. La «est toute la Loi et les Prophé- tes,» dit Jésus-Christ, la Lut UNIVERSELLE, wniversa lex. (Matth. xx, 40.)

Toute la Loi du Christ comme celle de Moise, ja Loi ancienne comme Ja Loi nou- veile, est renfermée dans ce seul précepte qui constitue pour tous les hommes fa loi ubiverseile,

Ecoutez en effet ce que dit ja Loi de Moise selon ses propres interprétes :

«Voici qu'un docteur de la Loi s’étant lewé, dit au Christ, pour le tenter: Maftre, que faut-il que je fasse pour posséder la vie éternelle? |

«Jésus lui dit: Qu’y a-teil d’ecrt dans :a Ini? Gu’y lisez-vous?

«lilui répondit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cur, detoute vo- tre Ame, de loules vos forces et de tout vo- ire esprit: et votre prochain comme vous- méme.

«Jésus lui dit: Vous avez fort bien ré- pond ¢ failes cela et vous vivrez. » (Luc. x, e .

Que dit maintenant fa Loi du Christ, selon le Christ Jal-méme?

«Un des pharisiens, docteur de ta Loi, vint lui faire cette question pour fe tenter :

« Maftre, quel estle grand commandement de la Loi?

«Jésus lui dit: Vous aimerez le Seigneur volre Dieu de tout voire cour, de toute vo- tre Ame, de tout votre esprit et de toutes vos forces.

«C’est le premier et fe plus grand com- mandement.

« Et voiei le second, qui est semblable &celui-la: Vous aimerez volre prochain comnie vous-méme.

« Dans ces deux commandements sont renfermés fa Loi universelie et les Prophe- tes. » (Matth. xxn, 34, 40.)

Cette Loi universelle est plus grande que lous jes holocaustes et tous les sacritices, selon qa’il est écrit :

e Alors un des seribes s'approcha de Jésus et lui demands: Quel est le premier de tous jes commaudements ?

«Jésus lui répondit: Le premier de tous

(1) Homél. sur FEp. aux Rom., c. xm, 8, 10, etc. (2) Manuel, c. 34.

Dictionn. pes BiexralTs DU CHRIST.

les cnmmandements est celui-ci: Eeoulez, Heraél, le Seigneur votre Dieu est le seul eB 3

« Kt vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre caur, et de toule votre ame, et de tout votre espril, et de toute volre ver- tu. C’est 14 le premier commandement.

« Mais le second est semblable au pre- mier: Vous aimerez votre prochain comme vous-méme. ll n’y a point d’antre comman- dement plus grand que celui-fh.

« Et le scribe lui dit: Bien,Mattre; ce que vous avez dit est la vérité, qu'iln’y aqu'un seul Dieu,et qu'il n’y en a pointd’autre que ui;

« Et gue l’aimer de tout coour, et de toute intelligence, et de toute Ame, 2ide toute force, et aimer le prochain comme spi- méme, est plus grand gue tous tes holo- causles et tous les sacrifices.

«Jésus, voyant qu'il avait sagement ré. pondu, lui dit: Vous n’étes pas loin: du régne de Dieu. » (Marc. x1, 28, 34; Dewt., v1, 53x, 12; xi, 13; Eccle. yn, 32, etc.)

Saint Paui ue cesse de répéter que «loute la Loi est renfermée dans ce seu précepte (Gal. v, 14); » que « la charité est Ja pléni- tade sie la Loi (Rom. xin, 10); » que «la charité est le lien de 4a perfection (Coloss. 1, 14); » que « la fin des préceptes est la eharité de cour pur.» (J Tim. 1, 5.) Saint Jacques (11,8) l’appelle « Ja loi royale. » Tous les Péres et les docteurs s’expriment de méme: «La charité accomplit toute la Loi, » dit saint Jean Chrysostome (1). «Tous les commandements de Dieu, dit saint Au- gustin » $e rapportent donc A la charité.

"est pourquoi la eharité est la inde tous les préceptes, c’est-a-dire que tous les préeap- tes se rapportent & Ja charité (2). » Saint Grégoire le Grand: «Tous les commande- ments se rapportent dla charité comme d leur principe, et tout ceque fe Sauveur a commandé dans son Kvangile dépend de Vamour de Dieu et de son prochain, de méme que les branches et les rameaux d'un arbre sortent tous «i’un seul tronc et dépen- dent d’une seule racine (3). »

«Sans la charité, » dit saint Jean Chrysus- tome, « toute ceuvre est impure: virginilé, jeQnes, veilles, priédres, aumdues. Que vous batissiez 8 Dieu des temples, que vous lui offriez les dons, les prémices , ou jes fruits de la terre, en un mol,quoi que vous puis- siez faire encore,sans ja charité, tout cela est compté poar rien. Songez done & ne jamais faire quoi que ce soit sans cheriié (&). »

Hom. 27 in Evang. (4) De charitate. Patrologie Migne , tam. Vill, pag. 770.

4

Pr INTRODUCTION. 19

Saint Augustin: «Sans ce seul bien, tous les biens sont inutiles. Si je n’ai point la charité, j'aurai beau faire des aumdnes, j'aurai beau confesser Je nom de Jésus- Christ jusqu’éa répandre mon Sang et A souf- frir le feu, si ja n'ai voint la charité, je ne suis rien (5). »

La charité n’est donc pas seulement une vertu, uhe periettion, une sainteté, mais Je principe méme de toutes les verlus, per- fections, saintetés, réunies, condensées , multiplfées l'une par l'autre, et me formant plus de toutes qu’ute seule dlevée a la puis- sante do |’infini.'Elle n’est aucune des @u- vres du‘bien, mais |’élément méme qui les produit, la séve qui les alhnente et les vi- vifie ; ear, seton saint Augustin, « quelque grandes que soient ces actions, elles sont vaines, si elles me ‘sont, pour ainsi dire, nourries du suc dela charilé (6). » Ces ‘wu- vres n’ont de perfection et de vertu qu’en proportion de la charité qu’elles coritien- nent et avec laquelle on les accomplit.eSans Ja‘charité, dit 'Zmitation, les actions exié- wieures ne servent de rien: mais la chose la plus pelilte at la plus vile devient toute profitable , jorsqn’elle est faite per un

rincipe de charilté (7). » Desorte quetoules es vertus, tout ce qu'il y a de bien dans le monde, ne ‘sont que les effets divers dune seule et méme cause, la charité.

« Ainsi, » dit saint Jean Chrysostome, « te commencement et la fin de loutes les vertus est la charité. Kt si elle en est le principe et l’accomplissement, que peut-on lui com- parer ? La chariié, mére des biens, matf~- tresse do la doctrine et principe de toute vertu (8). La charké embrasse toutes les vertus ; sans elle, toutlereste est néant (0).»

H. Lemonde des corps, le monde des esprits ef le monde de la charité. La charité est Ja perfection et l'ex- cellence de ‘univers. (S. Faancois pe Sazgs.)

La charité, c'est Dieu ou l’absolu. Ilya trois ordres ou trois régnes: le nonde, l'hu- maniié et Dieu. La charité, c’est l’union, lunité: de ces trois régnes ow trois ordres en Dieu. « L’homme, » dit anint Francois de Sates, « est la perfeclion del’aunivers, l’esprit, tx perfection de lhomoue, et j’amour, celle de l’esprit; ainsi , Jacharité est la perfection de l'amour, et par conséquent fa fin, la per- fection et l'excellence:de l’univers (10). »

C’est cette pensée-que Pascal développe en ces termes: «La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infini-

ment plus infinie des esprits & la charité ;. car elle est surnaturelle. Tout I’éclat.des. de lustre pour les gens -

grandeurs n’a point qui sont dans les recherches de l’esprit. La grandeur des gens d’espril est invisible aux riches, aux rois, aux conguéranis, et a tous ees grands de chair La grandeur de la sae

(5) Serm, 90 in Matth., c. xxl.

(6) Ibid.

7) Liv. 1, c. 45,

ts} Homélie sur (éplire axz Romains. ¢. xm, §, 10.

gesse qui vient de Dieu est invisible aux charnels et aux gens d'espril. Ce sont trois ordees de différents genres. Les grands gé- nies ont Jeur empire, leur éclat, leur gran- deur, leurs victoires, et n’ont nuJ besoin des grandeurs charnelles, quin’ort nul rapport avec celles qu’ils cherchent. Ils sont vus des esprils, non des yeux; mais c'est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leurs grandeurs, leurs victoires, et n'ont nul besoin des ‘grandeurs charnelies ou spiri- tuelles, qui ne sont pas de leur ordre, et qui n’ajoutent ni n’dtent a ta grandeur qu'ils désirent. lis sont vus de Dieu et des anges, et non des corps, nides esprits curieux : Dieu leur suflit. Archimade, sans aucun éclat de paissance’, serail en méme vé- pération. 4] n’a pas donné des batailles ; mais i) a laissé & tout Il’nnivers des inven- tions admirables, Oh! qu'il est grand et écla- tant aax yeux de Il’espril! Jésus-Christ, sans biens et sans aucune production de science au dehors, est dans son ordre de sainteld. Il _n’a point donné d’inventions, il n’a point régné; mais ilest buerble, patient, saiat de- vant Dieu, terrible aux démuns, sans sucun péché. Oh! qu’il est venu en grande pempe et en une prodigieuse magnificenve aux youx du cour, et qui voient la sagesse | Ji efit 616 inutile A Archiméde de faire le prince dans ses livres de géomttrie, quoi- qu'il le fat. Il edt été inutile & Notre-Sei- gneur Jésus-Christ, pour éclater dans son régne de sainteté, de venir en roi: mais qu il est bien venu avec I’éclat de son ore dred li est ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ , comme si cette bassesse étaitde méme ordre que la gran- deur qu'il venait faire paraitre. Qu’on con- sidére cette grandeur-la dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité , dans sa mort, dans l’élection des siens,dans leur fuite, dans sa secréte résurrection et dans le reste; on la verra si grande qu’on n’aura pas su- jet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandecurs charnelles, comme s'il n’y en avail pas de spirituelles, et d’au-~ tres qui n’admirent que les spirituelles, comme s’il n’y en avait pas d’infiniment plus hautes dans la sagesse. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et les royau= mes, ne valent pas Je moindre des esprits; car il connait tout cela, et soi-méme; et le corps, rien. Et tous les corps, et tous les es- prits ensemble, et toules leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité; car elle est d’un ordre intfiniment plus élevé. De tous les corps ensemble, on ne saurait tirer la moiudre pensée : cela est impossible, et d’un autre ordre. Tous Jes corps et les esprits ensemble ne sau- raient produire un mouvement de vraie charité : cela est impossibis, et d’un ordre tout surnaturel (11). »

a”) Homél. sur (épitre auz Coloss., c. 11, 12, , ele.

(10) Traité de (amour de Dieu, 1. x, ¢, 4,

(!4) Pensées, u* part., art. 10, § I".

3 INTRODUCTION. #4

WI. —- Le bonheur par (a charité.

Je les attireral par lesattralis qui gagnent les honmes, par les liens et tes attraits de la cha- rité. (Osee St, 4.)

L’homme aspire au bonheur: c'est {ad Vanique objet de ses veux, le fond méme de sa nature, instinct qui embrasse tous les instincts de son cur, c’est l& homme tout entier. Sous le paganisme , les sayes de Mantiquité se proposaient pour but la vie béste on bienheureuse, vila beata. C'est

ertte science du bonheur qui, perdant

bientét dans |’abstraction son caractére es- sentiellement pratique, se nomma plus tard philosophie ou amour de la sagesse. Re- ise, au nom de Dieu et du Christ, par es apdtres, les saints, les solilaires, les cénobites, les Pares et tout ce que le chris- tianisme compie de plus élevé et de plus pur, elle est Aclle seule toute la philosophie chrétienne , et se résume en un mot, la cuaRiTE.

En effet, la charité est elle-méme la joie supréme et le bonheur infni, comme | ex- prime son nom. Charité vient de yapis, dé- signant ce qui donne le bonheur vt la joie (yaipe, letor), et répond & notre mot grace, de gratus, ce qui fait plaisir, ce qui est agréable. D'ul xapiree, les trois gréces, cest-d-dire les truis sources de bonheur: la perfection, la sagesse et la vie. Xapec_indi- quait, chez les Grecs, celte grace ineffable, cet allrait invincible qui nous ravit et nous transporte d’amour. Ainsi, dans |’acception rigoureuse de son étymologie, fa charité est la source méme de toute félicité par la ebarme qu'elle répand en nous et l'amour dunt ce charme nous comble.

La charité, eest l’amour en lui-méme, amour universel, infini, divin. Or, qu’y a-t-il de plus doux que d’aimer, et d’aimer sans limites Pourquoi, » dit saint Chrysos- tome,e m'’étendre d retracer les avantages de la charité? Représentez-vous seulement !’a- mour en lui-méine: quelle graude chose! quelle joie, quelle paix il apporle a lame, quelles richesses de graces | Admirables pri- viléges de la charité! les autres vertus sont ordinairement accompdguées de quelque ef- fort, comme le jedne, la tempérance, les veilles. l’abstinence; fa charité seule n'a que du plaisir, et un plaisir sans mé- lange d'aucune peine, Elle est comme une abailie gui buline son miel sur toutes les fieurs. L’escleve, par elle, estime sa condi- tion plus douce que la liberté. Quand on aime, on a plus de plaisir & obéir qu’a com- mender, bien que Jes hommes soient si avides de commandewent. La charilé change la nature des choses. Elle se présente les mains pleines de bienfaits. Elle est plus tendre qu'une mére, plus riche que toutes les reines. Elie rend aisées les choses pé- nibles. Elle nous fait godter les plus suaves

(42) Homél, suv la I'* aus Cor., ©. xitts (45} Liv. nr, c. 5.

délices de la vertu. Elle nous détourne du vice, comme du plus affreux malheur. Si l'objet aimé lui cause quelque chagrin, la charité ne sirrite pas. Au lieu de la colére, ce ne sont que des larmes de tendresse, des consolations igtérieures et des priéres. Les Offenses faites & Dieu peuvent seules la contrister; encare cette affliction n’est pas sans douceur. Nulle joie au monde n'égale le plaisir que lui causent les larmes. Ceux qui rient du rire du monde sont loin de Sentir les douceurs qu'éprouvent ceux qui pleurent pour leurs amis. Si vous ne me croyez pas, essayez de sécher les larmes dx amour ;, si vous poaviez y réussir, vous auriez tari la source de ses plus douces jouissances (12). »

« L'amour est une grande chose, » dit I'l- mitation, « c'est un bien tout A fait grand. Lui seul rend léger tout ce qu'il y a de pe- sant, el fail supporter avec égalite les vicis- siludes dela vie; car il porte un fardeau sans en sentir le poids, et rend doux et agréable tout ce qui est amer. Il n’y a rien au ciel ni sur ia terre de plus doux que amour, de plus agréable, de plus parfait, ni de meilleur. Celui qui aime, vole, court et est dans la joie (18). »

La charité est Ja participation de l’esprit de homme a l’esprit méme de Dieu, « parce que, dit l'Apdtre, la’ charité de Dieu a été répandue dans nos cours par I’Esprit-Saint

ui nous a 616 donné. » (Rom. v, 5.) Par la charité, notre esprit ne fait donc plus qu'un avec |’Espritde Dieu, « qui est le seul et méine esprit du Pére et du Fils (ts) » de sorte que nous possédons ainsi Dieu tout eotier. En le possédant, nous possédons en lui tout ce qui est, tout ce qui peul étre, et sa félicité supréme devient notre propre {élicité.

Joie divine et bonhéur inexprimable, la charilé est donc ce qui nous donne, ce qui seul peul nous donuer cette vie bienheu- reuse que poursuivaient les anciens sages des écoles philosophiques et qu’ont réa- lisée les saints (15). Aussi saint Jean dil-il gue la charilé bannit toute peine et toute crainte (J Joan. 1v, 18), comme la théologia professe qu’elle exciut toute erreur et tout mal. Aussi saint Paul rappelle-t-il sans cesse les fiddles & la juie, expression de la charité : « Soyez toujours dans !a joie en Dieu; je vous le dis ce nouveau, soyez dans la joie. » (Philip. vi, 4.) «Soyez tous jours dans la joie. » (/ Thess. v, 16.)

IV. La charité, c'est Dieu.

Dieu est charité : et ainsi qal- conque demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.

(1 Joan. iv, 16.)

« La nature est telle qu’elie marque par- tout un Dieu perdu, et duns l'homme el

(14) S. Avcusr., Manuel, c. 4. (15) S. Basice, Lettres et réglea, etc.

43 INTRODUCTION. 16

hors de homme (16). » Ce mot profond de Pascal explique eomment la charité est la loi méme de notre nature, précisément

arce qu'elle est surnaturelle. Le coeur de homme est une aspiration incessante vers le souverain bien : or le souverain bien, c’est Dieu. Vers l'amour: or l'amour infini c'est Dieu. Vers la félicité et la vie : or la félicité supréme, la vie en soi, c’est Dieu. Vers la science, Ja vérité la justice : or la science, la vérité, la justice absolues, c’est Dieu. Vers la bonté, lasainteté, la sagesse : or la bonté, la sainteté, la segesse pare faites, c'est Dieu. Vers l’ordre, l’unité, I’har- monie ; or l’ordre, l’unité, I"harmonie sans fin, c’est Dieu. Vers la source de toute beauté, de toute grace et de tonte perfec- tion : or Dieu en est la source unique, foujours pure, immuable, éternelle. La cha- rilé seule satisfait donc & la fois tous ces besoins, parce que seule elle nous rend ca « Dieu partoul perdu dans "homme et hors de homme. »

Qu’est-ce en effet que 1a charité? « La charilé, c'est Dieu, » nous répond le disci-

le bien-aimé du Christ. (J Joan. tv, 8.)

a charilé, c’est Dieu partout présent en nous et hors de nous. « Nul homme n’a ja- mais vu Dieu. Si nous nous aimons réci- proguement , Dieu demeure en noas, et sa charilé est parfaite en nous. » (Ibid., 12.) Oh! aimons donc Dieu, et aimons-nous les uns Jes autres, puisque cet amour c'est Dieu lui-méme: « Bien-aimés, aimons-nous mutuellement, cat la charité est de Dieu; et tout homme qui aime est de Dieu, et il connatt Dieu. Celui qui n‘sime point ne connait point Dieu, parce que Dieu est charité. » (1 Joan. 1v, 7, 8.) Divine charilé, od vous étes, 18 commence te ciel, ubt tu, thi calum (17), car vivre en Dieu. c'est vi- yre dans le ciel! |

« Dieu est Je lieu des esprits, comme espace est le lien des corps (18); car c'est en Jui que nous avons |’€tre, le mouve- ment et la vié (Act. xvu, 8), » par la cha- rité. « Il n’y a qu'un Dieu, pére de tous, qui est sur tous, parmi tous et réside en nous tous. » (Ephes. sv, 6.) C'est Ja chorité qui nous le rend présent en tout: « car tout est de lui, toutest par Jui, tout est en lui

(Rom. x1, 36); » présent dans fa création’

comme dans I’horome; « car |'Esprit du Sei- gueur remplit l’univers, et comme i] con- tient tout (Sap. 1, 7), il est l’Ame de tout. » Eccli. xii, 29.) C’est parla charité que nous e possédons,, puisque la charilé est Ja com- wmunion de notre esprit A cet esprit divin, tout entier présent partout et tout entier 4 chaque partie, 4me de ce grand corps qui comprend ]’univers et l’humanité.

« Les tidéles portent par la charité le ca- ractére de Dien (19). » La charité c’est donc

(46) Pensées, part., art. 5, § 6.

(17) Imitation.

18) S.Tasornice d'Antioche, S. Taomuas, Lawxitz et MALEBRARCHE.

(19) S. lenace d’Ant., Ep.

Vinfini vivant, l’infini palpitent au fond de nos enlrailles, pour enflammer nos caurs d'un amour sans limite, illuininer nos intel- Jigences d'un idéal sans bornes, et exalter d'une puissance supréme toutes les forces ‘et toutes les vertus de notre &me. Elle re-~ mue en nous jusgu’aux sources mémes de la vie, nous éléve, nous ravit, nous transporte hors de nous-mémes, et nous rend réelle- ment un étre nouveau. Comment en serait- il autrement, puisque la charité est la pré- sence et I’action de Dieu lui-méme en nous et hors de nous.

Avec tous les Péres et les docteurs de |’E- glise (20), Origéne enseigne que « la vie du Juste est une continuelle formation de Dieu dans |"homme, par une création de la cha- rité active demeurant en lui (21). » Il ajoute ailleurs : « Ja charilé a 616 versée dans le coeur des saints pour qu’ils participent de Ja nature divine, comme l'enseigne /l’apdétre saint Pierre. Effusion de |’Espri!-Saint, elle accomplit cette parole du Christ. « Qu’ils «scient un en nous, comme vous, Pére, étes «en moj, et moi en vous,» c’est-d-dire qu’ils soient mis en union avec Dieu et en com- munaoté avec la nature divine par la plé~ nitude de la charilé que nous donne |'Esprit- Saint (22). » .

Ainsi connaftre la charité, c’est connaftre Dieu; la posséder c’est naftre & cette vie divine par laquelle nous entrons en société

I Joan. 1, 3), encommanauteé de nature avec ui; la pratiquer c’est demeurer en Dieu, Dieu demevrant luieméme en nous. Nous cherchons Dieu bien loin, tandis qu'il est la si prés de nous, en nous-mémes, et que nous vivons, nous agissons, nous sommes eh lui, par fa charité qui, nous créant spirituelle- ment, nous rend ses fils et comme Sa propre race (Act. xvi1, 27, 29; Joan. xt, 13.) Su- blime paternité que bégaye, dés sa premiére clare , Venfant qui dit & Dieu : « Notre re. »

V. La charité dans la Trinité divine.

Hest dit que Dieu est charité, le Fils charité, et l"Esprit cha- rité, pour montrer le Fils et le Saint-Esprit provenant de la méme source de divinilé paler- welle, la charité, dont ta plé- nitade est méme versée vars fe coeur des saints, afin de les rendre participants de la nature divine.

(Onic., in Ep. ad Rom., tv, 9.)

« Vivre c‘est marcher, » dit saint Augustin, « c’est avancer vers un but (23). » Or Dieu seul est Je but supréme de notre vie; car il est la vie en soi, parce gu’'il est-la charité

‘20) S. Ienace d’Antioche, S. liprotytz, Merao- Divs, etc.

(21) Hom. 9, 0. 4, in Jerem.

to} In Ep. ad Rom,, |. tv, un. 9.

(25) Seruton {19 sur sat Luc, c. xi.

47 INTRODUCTION. $8

en elle-méme (24), une, absolue, infinie : la charité étant le principe, la loi et l’esprit de la vie (Joan. 111, 1%, 15), comme if nous l'enseigne par le mystére méme de sa pro- pre existence, ou le dogme de la trés-sainte Trinité.

La charité est le don de sni-méme par amour. Or le don de soi implique la person- nalité de cehui qui se donne et la persouna- lité de celui & qui il se donne. Dieu, comme principe de tout ce qui est et de tout ce qui peut Gtre, en Pease de toute vie, est done une personne distincte, S'i! n’aimait pas, il ne serait pas la charité : mais, dit saint Chrysostome, « la charité siége sur le tréne du Pére (25). » C’est pourquoi il engendre un autre lui-méme, & qui il se donne tout entier, parce qu'il aime d’un amour infini, dans lequel i} se contemple soi-méme, et

ui est ainsi sa propre Expression, son

erbe, sa Pensée, sa Raison vivante, « splen- deur de sa gloire, caracitére de sa substance (Hebr. 1, 8), image du Dieu invisible, en- endré avant toute créature (Col, 1, 15), >

1, coéternel et consubstantic!l au Pére, « ayant la forme et la nature de Dieu (Phi- lip.1, 6; Col. u, 9), par qui tout a été créé au ciel et sur fa terre (Col. 1, 16; Joan. 1, 3), » ef qui est Is loi vivante, l’expression méme de la charité , comme Je Pére en est le principe et la source.

e Verbe, expression vivante de la cha- rité, et que fa théologie nomme |’éternelle- tent engendré ou Je Fis, est donc une se- conde personne distincte de Ja premiére; ear i] se donne A elle tout entier comme le Fére s’est donng tout entier 4 lui, par ce qu’il faime d’un amour infini comme i! en est simé. Or ces deux personnalités, en se dennant ainsi l’une 3 l'autre d'une maniére absolne, s’unissent élernellement et indis- solublement, sans se confondre, dans ce don réciproque d’elles-mémes, dans ce mutuel amour, gui est !'Esprir méme de charité. Cet Esprit-Saint d’amour, qoi procéde de Pun et de autre, est aussi une personne distincte : car la personnalité qui réunit in- divisiblement en soi celui qui se donne et celui & qui il se donne, n’est nécessairement ni l'un wi autre des deux, mais esprit de lear charité absolue personnalisée; et Dieu n'est pas seulement une personne qui aime el une personne qui est aimée, mais i! est eneore cet amour lui-méme en. personne, Selon toute I’étendue de la sublime parole de saint Jean : « Dieu est i’nmour. »

Par fe retour de son propre principe (la charité), exprimé par le YVerbe, a sa personnification dans le Saint-Espriz, Dieu se trouvant a {a fois et en méme lemps, su- jet, objet et rappori de son amour et du don de lui-méme, ces trois personnalités ne forment indivisiblement et substantielle- inent qu'un seul et méme Etre, qui est Dieu. Elles subsisteut réellement et élernellement

(2b) « Diew est charitd,» répéte saint Chrysos- lone aprés saint Jean. (De Charilate, Patrolagie,. edit. Migne, t. XI, p. 770.)

distinctes, sans quoi la charité na serait plus possible en Dieu; mais l’unité, leur ceaotre, est & leur principe comme a leur fin, autrement leur charité ne serait plus infinie,, puisqu elles ne se seraient pas don- nées I’une & autre d'une maniére absolue, et que leur muluel amour Ne serait plue un d'une unité radicale et parfaite. La charité est donc te principe, la loi et ’esprit méme de Ja vie en Bieu, ou ce qu'on nomme le mystére de la Trinité; « parce que, » dit saint Jean, « il y ena trois qui rendent té- moignage dans Ie ciel : le Pére, le Verbe et le Saint-Ksprit; et ces trois sont un. » ([ foan. v, 7

Ainsi, essence méme et personnification de la charité, Dieu, par le mystére de sa propre existence ou de la sainte Trinité, nous enseigne que Ia charité est le principe, la loi, l’esprit de la vie, et que toute person- nalité se forme du dun de so-méme.

«L’union des personnes divines, » dit Bns- suet, « Rous a 66 donnée comme fe modéle de la nétre. O. Dieu! Pére, Fils et Saint- Esprit, je me reconnais en tout et partout, fait A votre image, & Limage de Ja Frinité, conforinément a& celle parole: « Faisons «l’"homme a nolre image et ressemblance; » puisquel'union mémeque yous wulez élablie en nous est l'image imparfaite de votre par- faile unité. O charité! tu dois croitre et te multiplier Jusqu a Vinfini dans tes fidéles, puisque le dle dunion et de. commu- nication qu’on te propnse est. un modéle dont tu ne peux jamais alteindre la perfec~ tion. Tout ce que tu peux fgire, c'est de crotire toujours, en l’imitant, en communi- uant de plus-.en plys tout ce qu’on a a ses réres : lumiére, instruction , conseil , eor- rection quand il le faut, amour, tendresse,, vertu, par l’édification, le bon exemple, le. support mutuel ; eta plus forte raison, biens, richesses, subsistances, et toyt jusqu'au pain © que nous mangeons (26), »

Vl. ~— Idéal de la charitd.

Le commandement que je vaus donne, est que vous vous aimicz les.uns les aulres et{que vous vous entr'aimiez comme je vous ai aisnés.

(Joan, ngs, 54; xv, 12.)

La charité implique la saintete ou cet état de perfection supréme qpi ne souffre dans Il’intention comme dans l’acle aucun principe de corruption, de maj, de péché,

as méine une ombre de tache ou de souil- ure. Or, le Christ n’est-il pas seul: idéal divin de celte sainteté, le seul qui pat dire: «Quide vous me convaincra d'ayeun pé- ché? » (Joan. vat, 46.)

Mais Ja charité implique en méme temps la toiséricorde. Or Jésus n’en est-il pas seul le divinidéal, miracle de bonté, remettant partout les péchés du wonde, pardonoant a

(25) Charitatem seeundum Deum ; Patrologic, ésit, Migne, t. X, p. 682. (26) De ta Trinité, § 3, secu d

49 * INTRODUCTION. 20

la fULmme adulléze, emmenant avec lui au nombre des élus le larron repentant (Lue. xxi, 43), enseignant aux hommes a étre teins de miséricorde comme Dieu méme Luc, vi, 36), A se pardonner tous entre eux sans fin, pourque Dieu leur pardonne (Matth. vi, 9; Mare, x1, 25, 26; Luc. xvi, 3, §), et rachetant au prix de son sang |’humanité tout enlidre ?

En lui se trouvent ainsi conciliées l’im- perfection de notre nature dans sa condir tion terrestre , et la parfaite sainteté a la- quelle nous sommes appelés. L’infinie mi- séricorde étant une dans |’idéal diyiu avec linfinie saintelé, nous devenons, par le re- pentir, participants de Ja seconde par la méme que nous nous associons & Ia pre- rolere ep pardonnant & tous nos fréres. Le signe sensible de cette réintégration de homme dans }a plénitude de son divin jdéal est ce que nous appelons sacrement de la pénitence. .

La charilé implique la pureté ou cet état de détachement complet des sens, dans lee quel la virginité du corps n‘est que l'ex- pression de ta parfaite virginité de l’Ame. Or, Jésus n‘en est-il pas seul !idéal divin, dans l'angélique pureté de sa vie toute o4- Jeste ef Vineflable mystére de sa naissance, conception immaculée, au sein de la Vierge wére, de la chair pure par l'esprit pur ? Participant par la chasteté & cette divine formation de lidéal en Marie, et transfiguré par elle, le mariage devient iui-méme un sacrement, ou le signe senaible de la con- ception virginale de Ja chair par }'esprit. Ainsi se concilient la pureté parfaite qui nous est prescrite, et la nécessilé de la per- pétuation de l’espédce.

La charité implique I’humilité oy l’entier renoncement A soi-méme. Or, Jésus-Christ nen est-i! pas seyl le divin idéal, lui « des- eendu du ciel, non pour faire sa volonté, mais la volonté de celui qui I'a envoyé (Joan. V1, 98),» lui qui n’enseigne que ce que

ui a ordonnéson ére (Joan. x11, 49, §0), d qui il dit: « Que votre vulonté s’accom- bese et nop lamienne! » (Matth. xxv1, 39,

2; Marc. xiv, 36, 39; Luc. 22, 42.) Trente ans, humble artisan, il s’enfuit pour ne pas étre roi (Joan. yi, 15); Seigneur et mattre, lave les pieds de ses apdtres; Christ, vient pour servir et pon pour étre servi, se fait esclaye de tous, et, semblable ay petit en- Jant;,« ayant la forme et la nature de Pieu, i] s‘anéantit lyi-méme en prenant la forme ct la nature de serviteur, en se faisant obéis- saiit jusqu’d la mort, et la mort de la croix.» (Philip. m, 6, 11.) Dieu, il se fait homme pour nops sauver, hostid paur nous nourrir.

La charité implique le détachement come pier, de tous Jes hiens de la terre. Qr, le

hrist seul est l'idéal diyin de ce renonce- went absolu, ne possédant jamais, durant laute son existence ici-has, quoi que ce soit en ce Monde, ef « n’ayant pas méme ot re~ poser sa téte, » Jui qui refuse « tous les

reyaumes de ja terre, toute la puissance et

la gloire qui les accompagnent. » (Luc. iv, 5, 8; Matth. 1v, 8. 11.) ° ;

La charité implique le dévodment inces- sant au suulagement de toutes les miséres humaines. Or, le Christ seu! en est le divin idéal par sa vio si sublime passée tout en- tidre 3 faire le hien a tous, partont et tou- jours, & guérir toutes les souffrances de l’es- prit et du corps, toutes leg langneurs; les maladies, les infirmités, rendant la vue aux aveugles, l’ouje aux sourds, la parole aux muels, le mouvemeat aux paralytiques, la santé aux lépreux, aux possédés, Ja Vie aux morts, multipliant les pains pour nourrir la foule, relevant. consolant, glorifiant tout ce qui est pauvre, faille, souffrant ou méprisé.

La charité implique !’amour, Ja dauceur et la paix. Or Jésus-Christ seul en est le divin idéal par toutes les merveilles de son adorable viv; répandant & chaque pas au- tour de luicomme le parfum d’un amour indicible, d’une tendresse infinie; portant dans son cour toute eréature, depuis l'en- fant qu’il appelle jusqu’s I’humanité tout entidre qu’il rachéte; ayant des entrailles de mére pour toute souffrance et taute dé- faillance humaine, recherchant les petits et Jes pécheurs; pleurant au tombeau de La- zare; faisant reposer sur son sein la téte de son disciple bien-aimé; répétant par trois fois de sa plus suave parole & celui

ui trois fois l'avait renié ; « Simon, fils de

ean, m’aimez-vous? » (Joan, xx1, 15, {7.) Doux pasteyr, rapportant sur ses épaules fa brebis perdue, et l’aimant jusqu’é donner sa vie pour elle; miracle de douceur, pa- tience, de mansyélude et d’onction; agneau de paix, priant pour ses bourreaux, et ap- prenant aus hammes, par son exemple, a simer leurs ennemis, a faire du bien & ceux qui les hajssent, et @ prier pour ceux qui Jes persécutent et les calomnient,

ludal de la charité par toute sa vie comme par son ingarnation, Jésus-Christ J’est en- core, et surtout par sa inort. Dieu, il se H- yre volontairement & das hommes pour étre jugé, condamné. crucifié par eux. Trahi par un des siens, suant je jsang, triste jusqu’a la mort, flagellé, meurtri, couvert d’insal- tes, do soufilets, de crachats, d’ignominies, écrasé du poids dy sa craix, le frunt ceint d’épines, abandonné et renié de ses propres disciples, seul sur son Iqng calvaire, ebreu- de fiel, de sang et d'outrages. par ceux auxquels il a consacré toute sa vie & faire du hien, cloué vivant sur une croix, et mou- rant entre deyx voleurg du supplice des derniers scélérats ; lui, 'homme sans pé- ché, i) pardonne & tous, prie pour ses bour- reaux, el, caliwe, serein, toujours plein de sa dauce et célesta mansuétude, il s’offre en holucauste & Dieu pour les péchés de ce monde qui le crucifie, se rend la victimea expiatoire, la rangon de ges crimes, et, Dieu fait homme, donne sa propre vie pour le salul de l’bumanité tout entidre, qa il aime jusqu’d la mort pour V’aimer éternetlement au ala de la mort. Ecce hamo! ecce cha- rilas

VII. Triple objet de la charité. Que tout ca que vous faites s‘ac- complisse dans la charité, (I Cor. xvi, 44.)

La charité est cel amour purement spi- rituel, qui nous. rallache & Dieu et Anos semblables par un lien mystérieux que rien n'expligque, si ce n’est cet amour lui-méme. L’bistoire de la vie des saints nous montre & quel degré de puissance. et d’enthou- sissme peut s’élever l'amour de Dieu;. et cependant Dieu est inaccessible & tous les sens du corps et ne peut étre va que des yeax de I’esprit; l'amour que nous lui por- tons estdonc un amour purement spirituel. La méme histoire nous offre le spectacle su- blime de ces Ames d’élite, se consacrant au soulagement de tout ce que la. misére et les infirmités humaines ont de plus repous- sant pour la délicatesse de nos sens et ai- wsaal d'une tendresse inexpsimable ceux mémes qui les avaient accablés des plus sanglanis outrages et des plus horribles Laitements. Evidemment un tel amour ne tient en riew aux instincts du corps, puis qu'il faut, au cogtraire, qu’il domple toutes ses répugmances el ses aversions naturelles ;

ilest douc aussi purement spirituel. Ainsi,

les faits eux-mémes prouvent, sans répli- que, que l'homme peut aimer. Dieu et ses eemhlables d'un, amour. exclusivement spi- rtuel,.

Et celte preuve de.feit évidente et palpa- ble, il n’est pas nécessaire d’aller la deman- Jer aux sainis. Francois d’Assise ou de Sales, aux sainis Bonaventure ou aux Fé- nelon, pas plus qu’aux sainte Elisabeth de Hongrie, ayx sainte Catherine de Sienne ou aux saint Vincent de Paul; i! suflit de voir un homme priaut Dieu et une sour de cbarité au chevet d’un mourant,

La charité a trois objets ;.Dieu, le. pro- chain et soi-mméme. Mgis.le premier, com- prevant les deux aulres,, comme nous le mootrerons, on peut, en définissant la cha- rité par l'amour, dire qu’elle consiste A aje mer Dieu en Jui, dans Je prochain et en soi-méme.

Mais quel est cet amour qu‘on nomme charité ? Ce n’est pas un amour sensillo,. car tous les matjres de la vig spiriWelle vous diront que, non-seulement on peut, avoir Ja charilé en ne ressentant en soi au- cun amour sensijle pour Dieu, mais que. cest méme dans cet état de sécheresse et daridité, dans ce dénQment de tou} amour sensible qu'un peut exercer I’acte le plus parfait de charilé. Et comment? En se don-. nant cel amour sensible qui nous manque ? Non certes, car cela n’est-: point en notre pouvoir, inais en celuj dg Dieu seul. D’ail- eurs, Dotre dénQment, & cet dégard, est quelquefais tel que non-seulement nous be resseniqns en nous aucun amour de Dieu,

Maisque nous n’éprouvons méme aucun

désir de avoir. Bien. plus, i} nous arrive

méine de ressenolir une répugnance, une.

eversion qui nous en éloigne. Eh bien, méme dans cet éla} Rous. pouvons possédec

INTRODUCTION.

22

la eharilé, et la posséder parfaite. En effet, par le prixilége. merveilleux de la li- berté, qui est comme.lacime de notre dire el le cour méme de.sa vie, nous. pouvons toujours. protester, méme contre ce que nous éprouvons, contre.ce.que nous ressen- tons, nous pouvons toujours refuser notre acquiescement, notce consentement aux sentiments ef aux désirs qui se forment en

nous ; nous pouyons toujours. opposer la né~

gation de notre volonté, dq notre Jiberté a ce qui s’éléve en Dows et qui n'est pas nous. Notre personne, nolrea moi est tout entier dans cetle liberté vivante, de sorte qu’il nous suffit d’étre uni par ce seul puint a Dieu pour que ta charité reste intacte. Si nous ne cessons d’y adhérer par 1a, plus tout le resie est envahi, opprimé, dominé par ce qui est contraire & l'amour de Dieu, et plus notre charité, loin de s’éteindre, est au,contreire mérjtoire, c’est-d-dire par- dile,

On le voit, c'est 18 l’exercice le plus haut de la liberté et de la personnalité, en méme temps que de la spiritualité de )"homme. Mais que fera celui qui non-seulement ne sent en lui aucun amour sensible pour Dieu, nt auguo désir d’en avoir, mais qui éprouve méme une répugnance, une aver- sion qui en éloigne? Il ne saurait se don- ner & Jui-méme cet amour que la grace pu- rement gratuile de Dieu peut seul produire ; i} n’a pas la force de la demander, ni méme da la désirer. I! semble, qu’a cet égard, il soit comme mort ct privé de toute vie spi-+ riluelle. Dans cetle situation, que peut-il faire? I! peut toujours au moins accepter cet élat comme épreuve, de Dieu s‘exercant sur lui pour lui donner occasion de meériter, s'unir a eetle volonté par le sacrifice méme de ta sienne : s’y unir ep toute simplicité d’intention, avec dou- ceur el patience, Si.cq n'est avec joie. Puis, s'il considére que, dans |’emour sensible, c'est Dieu qui opére tout en lui, le soulave, le porte et Fentraing, s'il ue le ravit et ne le transporte , il comprendra que, dans |’état contraire qui lui succéde, c’est l'homme alors qui est appelé & coopérer,, en se ser- vant de ja liberté, qu lui reste toujours, au moias pour s’unir & la volanté divine qui ne le laisse privé des cogsolations qu'elle ne lyj a d’aborddonnées jue pour qu'il fasse librement son q@uvre de coopération, comme Dieu a faitia sienne, en le prévenant anté- rieurement de ses.graces. Alors il s'aper- cevra que cet étal de déndment spiritual est précisément ce qui fait sa dignilé, sa gran- deur, en Méme temps que sa vertu, el qu elle est la condition de sa libert6 en méme lemps que de la noblesse et de la générosité de son amour pour Dieu. Aussi les saints n'ob- tienneghiils d’ardinaire la surabondance de graces. qu’en raison .de leur constance dans absence de. toute consolation, et la con- naissance de leur déndment spirituel s’ac- croitvelle d’ailleurs de toute l’élévation de Vidéal de perfection divine, qui augmenie

en proportion de Jeur saiateté. Voila poure.

voir la volonlé

23 INTRODUCTION. oh

quoi ils se considérent sincérement comme d’autant plus imparfaits qu’ils avancent da- vantage en perfection. L’éléve sent :’au- lant plus la distance de son tableau au mo- déle du grand maftre qu'il copie, qu'il a pins profondément le génie des beaux-arts. En toutes choses, celui-l& seul secroit d’autant plus parfait qui manque le plus du_ senti- ment méme,de la perfection.

VII. Amour de Dieu.

La mesure de notre amour en- vers Dieu. c'est de l'aimer suns mesure,

(Saint Berxarp.) Qu’ils ont bien compris et pratiqué ces paroles de saint Bernard ces myriades de saints qui nous out laissé tant d’exemples sublimes de l'amour de Dieu | Chacun vous dira comme lui: « J’aime Dieu parce que je V'aime; et je l’aime pour J’aimer encore davantage. » Comment ont-ils appris a ai- mer? En aimant, selon l'admirable maxime de saint Augustin. « En aimant, » dit Bossuet, « on acquiert de nouvelles forces pour aimer. Secour de l'homme se dilate, le Saint-Esv prit, qui Je posséde, lui inspire de nou- velles forces pour aimer de plus en_ plus. Je ne sais si dans fe ciel méme |’amour n’ira pas toujours croissant, puisque l'objet qu'on aimera, élant infiniment parfait, il fournira élernellement A l’amour de nous velles flammes. x

Si les monuments n’en subsistaient & ja- inais éclatants et indestructibles, qui poure- rait croire aux prodiges de l'amour de Dieu, manifestés dans ses saints. Comment les redire sinon en rappelant ces hymmes bréi- lants de charité dans lesquels se sont exhia~ lés ses chants? Qui ne connait le célébre cantique de saint Francois d’Assise « & son frére je soleil, » et & toutes les créatures, ses scpurs! Qui ne sait cet hymne radieux de son amour infini, d’od nous détacherons ces quelques mols :

Nulla donca oramai pid mi riprenda,

Se tal amore mi ga pazzo gire

Gia nen @ core che pid si difenda...

Pensj ciascun come cor non si feoda

Fornace tal come possa patire.....

Data m’é la sentenza,

Che d'amore fo sia morto.

Gia nan voglio conforto, Se non mofir d’amore.....

Amore, amore, famm’ in te transire : Amure doice languire,

Amor mio deajosy,

Amor mio dilettoso,

Annegsmi in amore.

Redirons-nous ce sublime cantique od.

sainte Thérése exhale, en: si admirables ac- cents, l'amour de Dieu qui Ja consume :

« {, Je vis sans vivre en moi, et j‘altends une vie si sublime, qua je weurs de ne mourir pas. _

¢ Getle union divine et cet amour qui

soutient ma vie font que Dieu est mon captif, etque mon cour se trouve affranchii; mais c’est pour moi une si forte souffrance de voir Dieu devenir mon captif que je meurs de ne pas mourir.

« ll. Ah! que longue est cette vie, que pénible est cet exil, que sombre est celte prison! qn’ils sont pesants ces fers aux-

uels mon Ame est retenue! l’atterite seule

e ma délivrance me cause une douleur si &pre que je meurs de ne pas mourir.

« IH. Ah! que la vie est amére, quand on ne jouil pas du Seignenr! Si l'amour a ces donceurs, une longue aitente a bien ses tris- tesses. Puisse Dieu me délivrer de ce far- deau, plus pesant que le fer, parce que je meurs de ne pas mourir.

« IV. Je vis de lespoir seul que j'ai de mourir, car cette vie en finissant, rend cer- taine mon espérauce. O mort ot Ton ob- tient la vie, ne larde pas, je t’attends, et je mneurs de ne pas mourir.

« ¥V.Vois combien l’'amourest fort, 6 vie; ne me sois point importune. Vois que, pour te gagner, il ne me reste qu’d te perdre. Qu’elle vienne donc, Ja douce mort; qu’il vienne, le riant trépas, car je meurs de ne point mourir.

a VI. Cette vie de fa-haut est la vie véri- table; on n’en jouit pas, tant gue celle-ci n’est point terminée. O mort, ne me sois point dédaigneuse; je vis en mourant d‘a-

rd, car je meurs de ne pas mourir.

« Vil. O vie, que puis-je donner & mon Dieu qui vit en mol, et que puis-je faire pour lui, si ce n’est de te perdre, afin de le mieux posséder? Je veux en ce moment lobtenir, puisque c’est lui seul que j'aime, car je meurs de ne pas mourir,

« VIII. Eloignée de toi, 6mou Dieu! quelle vie puis-je onc avoir, et que puis-je faire si ce n'est de souffrir une mort, la mort la plus cruelle qu’il y eut jamais? Je me prends en pitié lorsque je vois que mon mal est si profond, car je meurs de ne pas mourir.

« IX. Le poisson qui sort de l’eau troave

) du moins qugique allégeance; A |"homme

qui descend dans la tombe, Ja mort du moins est secourable; mais quelle mort peut étre comparée & ma vie douloureuse, car je meurs de ne mourir pas.

« X. Lorsque je commence a éprouver de la consolation en te voyant dans le sacre- ment, je sens mes peines s’accroftre a la pensée que je ne puis te posséder; tout est ai¢ pour me contrisler, puisque je ne te vois pas comme je voudrais ef je meurs de ne pas monrir.

« XI. Lorsque je me berce de l’espérance de te voir, Seigneur, je sens redoubler ma (ristesse, en songeant que je puis te per- dre; je vis dans une horrible frayeur, es- pérant comme j’espére, car je Mears de ne mourir pas.

« X11. Arrache-moi & celte mort, 6 mon Dieu ! et donne-moi Js vie; ne me reliens plus captive dans ces liens si forts. Vois jo meurs pour te contempler, et je oe neux

5 INTRODUCTION. 26

vivre sans toi, car jo meurs de ne pas mourir.

e XII. Je pleurerai ma mort, et me ta- menterai sur ma vie, parce qu'elle ne m’est point diée a cause de mes péchés. O mon Dieu ! quand sera-ce que je pourrai dire vraiment : je meurs de ne pas mourir? »

IX. Amour du prochain : amour de soi- méme. ;

La charité est due & tous. (8S. Auc., De mor, Eccl.)

Jésus-Christ nous apprend lui-méme que le commandement d’aimer le prochain est semblable a celui d’aimer Dieu. (Matth. xx, 39, Mare. xn, 21.) « Le commandement de la charité du prochain, dit saint Chrysos- tome, est lout semblable au commandement de Ja charité divine; parce que le premier conduit a J’autre, et est en conséquence soutenu et fortifié par le second. » Saint Grégoire Je Grand dit aussi : « C'est I°a- mour de Dieu qui a fait naftre l'amour du prochain; et c'est l'amour du prochain qui nourril ‘amour de Dieu, et lui sert d'ali- ment. » Voila en quoi ces deux commande- ments sont semblables, et n'en forment qu'un seul. :

Ceux qui congcoivent bien les choses, » dit saint Augustin, « comprennent facilement ue chacun de ces devx préceptes renferme fautre. Car celui qui aime Dieu ne peut le mépriser dans lo commandement qu'il nous fait d’aimer Je prochain; et celui qui aime saintement et spirituellement le pro« pa gu‘sime-t-i] en Jui si ce n’est Dieu »

Kn effet, simer Dieu, c’est l’simer dans le commandement qu'il nous a fait d’aimer nos fréres, et partant, c’est aimer le pra-

ain.

Aimer Dieu, c'est l’simer dans ses mu- vres, principalement en celles qui portent qoelque caractére de lui. Or, homme étant non-seulement l’cuvre, mais encore l'image et Ja ressemblance de Dieu, aimer Dieu, cest aimer le prochain, image et ressem- blance de Dieu. .

Aimer Dieu, c'est aimer I’homme, qui est le temple oa i! babite.

Aimer Dieu, c’est aimer l"homme qu’il a eréé, rachelé, adupté pour fils et a qui il se communique tout enter par ses graces.

Aimer Dieu, c'est aimer tous ceux que Dieo aime. Or Dieu par Ja bonté qui lui

. est essentielle, sime tous jes hommes. Ai-

mer Dieu, c'est donc aimer tous jes hum- mes come il les aime.

Aimer Dieu, c'est vouloir qu'il soit aimé, obéi, adoré par tous ceux qui en sont capas bles. Aimer Dicu, c’est donc aimer tous /es hommes en tant que susceptibles d’aimer, de servir et d’'adorer Dieu.

Aimer Dieu, c’est aimer sa perfection, sa bonté, sa vérité, sa justice, répandues sur luutes les créatures et principalement sur Yhomme qui reproduit ou du moins peut

(27) Tr. 65 in Joan. (28) Méditations sur ('Evangile, 47° jour.

reproduire & un degré quelconque que.que image et ressembliance dv ces divins altri- buts. Aimer Dieu, c’est donc aimer nos fra- res en tant qu'ils réfléchissent quelque image de ces perfections divines.

Voila’ comment l’amour de Dieu est le principe en méme temps que la régle de ‘amour du prochain.

« Afin, » dit saint Augustin, « que l’homme apprenne 4 aimer son prochain comme lui- méme, il doit auparavant s‘aimer véritable- ment lui-méme, eo aimant Dieu comme il le doit. L’amour du prochain est un degré pour s’élever dignement a l’amour de Dieu. La qualité du prochain ne se prend point de Ja proximite du sang, mais de la come munauté dune méme nature raisonnable. La charité est le ciment des Ames, et fuit une société entre les fidéles; elle ne fuit point quand il faut rendre service, mais elle n’est point non plus téméraire ou pré- cipitée pour se melire en avant a contre- temps, »

- «Quelle dignité de l"homme, » dit Bossuet, «l’obligation d’aimer son frére est semblable a celle d’aimer Dieu. Jésus-Christ ne dit pas: Vous simerez Dieu comme vous-mémes; car il le faut aimer plus que sni-méme, et ne s’aimer sui-méme que pour Dieu (28). »

« L’homme,» dit saint Léon,« a 616 fail par- ticipant de la nature divine (29). » Voild ce qui le constitue. I! ne peut donc s’aimer sui-méme qu’en s’aimant dans cette nature divine dont il est la participation..

En effet, comme nous l'avons dit,- le cour de homme est une aspiration inces- sante vers le souverain bien : or, le souve- rain bien, c’est Dieu. Vers fa pldnitude de la vie: or, la.vie en soi, o’est Dieu. Vers Pamour infini: or, l'amour infini, c'est Dieu. Vers la félicité supréme : or, ta félicité su- préme, c'est Dieu. Vers la science, la vé- rilé, la justice absolues : or, la science, la vérité, la justice absolues, c'est Dieu. Vers la bonté, Ja sainteté, la sagesse parfaites : or, la bonté, la sainteté, la sagesse partai- tes, c’est Dieu. Vers !'ordre, l’harmonie, Funité : or, ordre, I'harmonie, lunité sans fin, c'est Dieu. Vers la. source de toute beaulé, de toute grave et de toute perfee- tion : or, Dieuen est la source unique, tou- jours pure, immuable, éternelle.

L’homme ne saurait douc s’aimer soi- méine qu’en aimant Diew qui seul satisfait tous ces besoins, loutes ces aspirations de son ceur, de son Ame et de son esprit.

Vorla pourquoi saint Augustin nous dit ; «ll n’y eo aucun autre amour dont chacun puisse s’aimer soi-méme yoe l’amour méme qu'il porte & Dieu. Car il faut dire de celui qui s’aime autrement qu'il se hait plutét qu'il ne s‘aime. Comine personne ne peut done s‘aimer soi-méme qu’en aimant Dieu, ilest inutile que fe précepte de l'amour de Diea étantdonné, il suitde plus ordonnéa homme de s‘aimer soi-méme, puisque aimer Dieu c’est s‘aimer soi-méme (30), »

(29) Sermo { in Nat. Dom. (50) Epist. 52, De mor. Ecel,, c. 26.

27

« Par je ne sms quel inexplicable mys- tére, quiconque aime jui-méme et non Dieu, ne s‘aime point; el au sontraire quiconque aime Dieu et non soi-méme s’aime effecti- vement lui-méme. Car qui he peut vivre de svi, meurt par canséquent en simant sni- méme. Il ne s’aime donc pas celui qui lruitsa propre vie par cet amour de soi. Mais celui-la s’aime réelloment qui, en re- jetant cet amour de soi s’aime d’autant plus dans celui dont il vit, et ne s’aime pas pré- oy pour aimer celui par gui il vit

oD

« Avez-vous peur de Dieu ? jetez-vous dans ses bras, » comme dit saint Augustin.

Bonaventure appelie ia charité « la quan- tité de lame. » Car, dit saiat Bernard, la mesure de lame esi Ia mesure méme de la charité qui, est en elle, pensée que les Péres développent avec Ja plus admirable profondeur.«Telle est,» dit saint Jean Chry- sostome, «le pouroirde Ja charité de donner 3 l'Ame une étendue plus vaste que le ciel; ce qui faisait dire & saint Paul : Dilatez- vous | »

Xe

Qu'est-ce que la charité? La charité, c'est Dieu. (Joan.)

« Quand je parlerais, » dit saint Paul, «tou- tes les langues des hommes, et le langaye des anges mémes, si je n’ai point la cha- rilé, je ne suis que comme un airain son- nant, et une cymbale retentissante.

« Kt quand j’aurais le don de prophétio, et que je connailrais tous les mysléres, et que j'aurais une science parfaite de toutes choses; quand j'surais encore toute la foi possible, jusqu'é transporter les monta- gnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien.

© Et quand j’aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j’au-~ rais liveé mon corps pour étre brdie, si je o’ai point la cherilé, tout cela ne me sert de rien.

« La charilé est patiente; clle est douce et bienfaisante : la charité n’est point en- vieuse, elle n’est.poiut téméraire et pré- cipitée ; elle ne s’enfle point d'orgueil,

« Elle n’est point ambitieuse, elle ne cherche point ses propres intéréis, elle ne se pique et ne s‘aigrit de rien, elle ne pense point je mal.

« Elle ne se réjouit point de liniquité, mais elle se réjouit de la vérité.

« Elle supporie tout, cruil tout, espere tout, souffre tout.

« La charilé ne finira jamais. Maintenant ces trois, la foi, l’espérance et la charité demeurent; mais entre elles !a* plus excel= lente est la charité. » (J Cor. xa.

«C'est une noble vertu que la charité, dit Thomas Kempis, qui surpasse toules les vertus, toutes les sciences, tous les dons.

Elle atteint Dieu lui-méme dans ses em- brassements, elle unit les anges aux hom- nies; et des enfants des hommes elle fait

(51) Pract, 423 in Jogn.

INTRODUCTION.

des fils de Dieu et des Smes des saints.

Elle a fait que Jésus-Christ est d’une vierge, et a été crucifié pour le salut des hommes.

Elle purifie l’4me du péché, elle éléve I"bomme 3 aimer Dieu de tout son ceur, de toute son affection, de taute son intelli- gence; elle l’enflamme et le remplit d’une admirable douceur. .

Du pécheur elle fait un juste ; de | esclave, un bomme libre ; de l'ennemi, un ami; de I'étranger, un coneitoyen; de |’inconnu, un intime : elle donne une demeure fixe au vagabond, Ihumilité au superbe, ka douceur aux méchants, la ferveur aux tiédes, la joie aux affligés, lalibéralité aux avares, le goat des choses du ciel aux hommes de la terre, la sagesse sux ignorants.

Voila les @uvres de Ja charité répandue dans le cceur des croyants par I’Ksorit-Saint qui leur a 6t6 donné des cieux.

Bien grande est la largeur ot la grandeur de ses ailes; elle vole au-dessus. des.chéru- bins et des séraphins, au-dessus de tous les chaurs. des anges.

Elle upit les plus sublimes auteurs aux plus profonds abimes, elle traverse la vallée el revient & la montagne; elle raméne la multiplicité & lunité, elle comple de joie tous et chacun, non pas ceux qui se glori- fient vainement en eux-mémes, mais ceux qui dilatent tout leur étre dans le divin amour.

La charité parcourt le ciel et Ia terre, !a mer et le désert; et tout ce qu'elle voit, tout ce qu'elle entend des créatures, elle le rapporte & la louange et ala gloire du Créateur,

Car il n’est rien de si petit et de si vil. dans la nature qui ne fasse briller !’excel~ lence de !’étre, l'art du grand ouvrier, la puissance, la sagesse, la pravidence de celui

uicrée, dispose et gouverne si bien toutes. choses. Cette considération porte lame

, pieuse 4 louer Dien, d le bénir en lout temps

et en tous lieux, a se réjouir, & tressaillirc de bonheur. A cette peasée le cour s’em- brase, et, comme la cire bouillannant & action de la flamme, il ne sait plus garder de mesure ; mais au-dessus de tous lus ass (res des cieux, il vole pour trouver son seul bien-aimé, le créateur et le modéra- leur de toutes choses; il vale, jusqu’a ce qu’en lui il soit comblé de la joie la plus parfaite, et s’eudorme dans le plus tran~ quille repos. _ Oh! quelle jouissance, que! bonheur immense pour celui & qui 1) a 6lé donné de s‘attacher & Dieu et de jouir de Ii dans fe secret] Oh! s'il m'était permis de godier up peu de ce banquet, dont l’entrée est libre aux anges et qui n’a point de fin!

Mais ilfaul revenir & lavie active et sou- tenir courageusement ce combat contre lus tentalions de chaque jour par Ja vertu de la charité,

Car souvent aprés Ja joie viant le deuil, aprés le plaisir Ja (ristesse, aprés le rire les

39 INTRODUCTION. 20

larmes, aprés la paix et fa tranquiWfité ts guerre et l’anxiété, aprés une grande con- solation une désolation immense; soit une tentation importune, soit une affliction cor porelle, une veration de la part des hom- mes, des atnis enlevés, une altaqne de J'en-+ nemi, un trouble de I"4me, tes railleries des enfants, les menaces des grands, la dure réprimaude des supérieurs. Toutes ces choses asrrivent pour humilier l’orgueil de botre cour, pour nous faire compatir aux faibles, aux malheureug, & ceux qui sont 6éprouvés par fa tentation. « Ne mettons donc point notre confiance en nous-mémes 3 ne nous enorgueillissons point et ne cher- chons pag nos aises ; mais en toutes choses, humilionsenous, soum!s 4 Dieu et a toute humaine créature, d cause de Dieu, dans une véritable charité. »

Par ja charité, Dieu est venu dans ve mondo.

Par la charité il rsméne l'homme ay ciel, Par la charité, Jésus-Christ est descendu usqu'a l"homme pécheur, Par la charité et "ignominie de la croix, il est manté a la froite du Pére, et il a donné & l'homme le plus grand des honneurs.

La charité u’est jamais oisive; car elle opére les choses lfesplus grandes etles plus sublijmes, et elle s’abaisse également, et méme avec plaisir, aux emplois les plus humbles et les plus abjects. Elle s’acquilte avec soin des charges honorables; elle se réjouit quand l’ubéissance |ui en impose de plus viles. Elle n’a pas horreur de toucher es plaies des malades, de laver leurs pieds, de remuer leur pauvre couche, de nettoyer leur linge, d’easuyer leurs ordures. Elle gupporte patiemment leg difficullés, et se réjouit au milieu des opprobres.

Comme le feu consume Je bois, ainsi la chasité anéantit nos vices. Elle purifie le cour par ta contrition, ella je lave par la confession , elle achéve de le blanchir par la priére , elle I’éclaire par les saintes lec- tures, elle l’enflamme par de dévotes médi-« tations, elle Je recueille par la solitude, elle unit (me a Dieu par un brdlfant amour.

La charité excite les lévres de l"homme & louer Dieu, ses maigs a travailler paur Dieu, ses pieds & marcher vers Dieu, ses yeux & le cantempler, sa mémaire a s’en souvenir, tout sun corps a le servir, toutes ses faculiés inférieyres & J’aimer par-dessus tous les biens du ciel et do la terre

La caarité dans une Ame humble efface le snal passé, fortitte contre Je mal futur, instruit dy mal présent. Elle délivre de beaucaup de doutles ; elle arréte la curiosité, retranche les superfluilés, exclut la vanilé, décourre l’erreur, inspire la haine de tout ce qui est honleux, adoucit la dureté, éclaire [‘ohscurilé, ouvre & la priére les secrets du ciel, et régle tout au dedans et au dehors,

La charité est cette bonne volonté d’une

ame ‘safrite qm ‘ne cesse Popérer dans ia droiture ; malgré que quelquefois la fai- blesse ou la nécessité ne lui permette pas de faire le hien qu'elle avait projeté.

Oh !? bienheureuse l’dme pure & qai Dieu es! tout, qui, hors Dieu , ne voit rien d’a= gréable et de pienx , mais sent tout amer et

esant | Cet homme, Dieu le recherche ;

ieu l‘aime , cet homme qui méprise et dé- laisse toutes choses et lui-méme pour son amour, qui combat avec courage et garde son cceur dans la pureté.

Elle vad Dieu vite et sans entraves, l’€me ure. Elle s’envole au-dessus de toutes es choses créées de ce monie , elle qui ne

désire aucun bien, aucun hanneur de fa terre.

L'amour de Jésus-Christ brise toutes les chatnes du monde; i! rend tous les fardeaux lézers, et s’empresse d'accomplir avec fidé-

- Jité tout ce qui plaft 4 Dieu. C’est pourquoi

il prie avec Jésus-Christ et dit : « Mon Pére, que volre volontd, et non la mienne, s’accomplisse partout et toujours (32). »

« L’amour est une grande chose, » dit l'Jmitation, « c'est un bien tout & fait grand. Lui seul rend léger tout ce qu'il y a de pew sant, et fait supporter avec égalilé toutes les vicissitudes de la vie; car il porte yn fardeau sans en sentir le poids , et il rend doux et agréable tout ce qui est amer.

« [amour est noble; il nous porte aur grandes aclions, et nous excite & désirer loujours ce qu’il y a de plus parfait,

« L'amour veut toujours s’élever, et n’étre retenu par aucune des choses d’ici-bas, L'amour veut étre libre et dégagé de toutes les affections mondaines.

« il n’y arien au ciel et sur la terre de - plus doux que I’amour, rien de plus fort, de plus élevé, de plus étendu, de plus agréahle, de plus parfait, ni de meilleur , parce que l’amour est de Dieu, ef que, s‘élevant.au-dessus de toutes les choses one » il ne peut trouver de repos qu’en

Ie.

« Celui qui aime vale, court, et est dans la joie; il est libre, et rien ne le retient.

« 1] donne tout pour tout, et possdde tout en taul; parce qu'il se repose dons celui gui est au-dessus de tout et qui est l‘auteur et la source de tous biens, Jl ne regarde pas aux dons ; mais il s*élave au-dessus de tous les hiens, pour ne vair que celui qui les donne.

« Souvent l'amour ne garde point ae bornes , mais soo ardeur l’emporte au dela de (oute mesure.

« L’amour ne sent point son fardeau , il coinpte les travaux pour rien, il veut faire plus.quil ne peut, et ne s’excuse point sur "impossibilité, parce qu'il crait que tout lui est permis et pessible. Il est en effel capable de tout; et pendant que celui qui naime point s’abat et se décourage, celui-la oxé- cute bien des choses et les achéve

« L’amour veille et oe dort pas aans le

(32) Le jardin dea roses, par Tuomas a Kempis, t. 1, ch. 13, p. 49 56

3f INTRODUCTION. 32

gommei!l méme. Il se fatigue sans se lasser: il est resserré sans étre géné; il est effrayé sans tre troublé : mais comme une vive flamme et un flambeau ardent, i! se fraye un passage en haut, et y monte sans obs- tacle.

« Celui qui sime connatt la force de ce mot d'amour. C’est un grand cri, et qui pé- nétre jusqu’aux oreilles de Dieu, que cette ardente affection d’une 4me.

« L'amour est actif, pieux , gai et agréa- ble; il est fort , il est patient, i! est fidéle , prudent, persévérant , courageux , el ne se cherche jamais lui-méme ; car dés qu'on se recherche soi-méme, alors on cesse d’aimer,

« L’amour est circonspect, humble at équilable ; il n’est ni ache, ni léger; il ne s‘arréte point a des choses vaines; il est tempérant , chaste , ferme, tranguille, et attentif & la garde de tous ses sens (33). »

XI, Tout conciliéd per la charité.

Surtout revétez-vous de la cha- rité, qui est le lien de la per

n. (Col. un, 44.)

Apres saint Augustin, saint Bernard, Malebranche (3%) , Bossuet et tons les Péres monirent (35) que toutes les facultés , tous les penchants de l'homme rayonnent d’un centre unique quien est le principe et la source , que tous se dilatent et se conden~ sent, s'épanouissent et se résument en un seul, l'amour : & quelque point de |’horizon que cet amour aspire, Dieu, l"homme, ou la création. Sentiment universel qui relie tous les étres , cet amour est la tige sur la- quelle Dieu a greffé Je doux fruit de la cha- rité. Cetle nouvelle passion, comme dil Cha- teaubriand (36) , ne vient donc refouler aucun des instincts natifs du cour de Shomme , faire (aire aucune des voix de sa nature, mais au contraire en dilaler dans un essor infini les notes vivantes en flots d’har- monie, en fundre en une mélodie sublime toutes les vibrations égarées ou discordantes, ct, raltachant & Dieu les cordes brisées de notre Ame, en faire comme |’accord supréme Gc une lyre céleste.

L'homme a besoin d’aimer : i] aime natu- rellement sa famille, ses amis , sa _patrie. Loin de rompre ou d’affaiblir ces affections humaines, la charité vient au contraire les

agrandir, les sanctifier, et, Jes ramenant:

toules & leur unique foyer de grace et de vie, y puise la séve gui les renouvelte et les féconde , la durée qui fixe leur chan- geante mobililé, l’expression vraie qui en- éve tout ce qu’elles avaient d’incertain et de faux, !’harmonie gui coordonne dans lunité leurs perpétuelles contradictions, et Yinfini qui en fait disparattre toute limite, Elle fait de lous ces amours tes modulatiuns diverses d’un seul et méme amour, qui ewbrasse l’humanité tout entiére. L’affection

33) Liv. 11, ch. 5: Trad. Gonnelieu. : (o4) De la recherche de la vérité. (95) Dela connaissance de Dieu et de soi-méme,

pour sa famille n’est qu’une effusion sur ses roches de cet amour universel de la grande amille humaine; Pamitié qu'un épanche- ment plus intime en quelques-uns de cette tendresse pour tous ; amour de la patrie qu'une des formes de cette dilection plus large encore qui élreint dans sa plénitude tous les hommes, tous les étres., Ainsi tout dans nos affections est Iégitimé, sanctionné, béni , mis & sa place, 4 son ordre et dans sou rapport vrai. Bien plus, par la charilé, cet amour de l’humanité toul entiére et de toutes les créatures n'est lui-inéme qu'une des faces d'un amour infini , l'amour de Dieu. C’est qu’au plus profond des entrailles de Ja nature humaine , au coeur méme de sa vie, il existe une puissance mystérieuse, qu'on nomme le sentiment religieux , et qui, & travess la création et Chumanité , cherche dans }’Auteur de toutes choses et le Pére commun des hommes I|’objet supréme de son amour et de son adoration. Cet amour, qui est Ja charilé par essence , transfigure tous jes sentiments de notre cour, et, sans rien leur enlever de ce qui les conslitue, en efface toutes les imperfec- tions, les eontradictions, les faiblesses , les spiritualise , lesdivinise enlui.

La charité, c’estl’amour de Dieu renfer- mant en svi l’amour de nos semblables et ramour de nous-mémes. En effet, aimer Dieu, c’est aimer en lui toutes les créatures, dont il est le principe » la raison et la fin: c’est donc aimer par JA méme ses semblables et soi-méme, mais les aimer d'un amour surnaturel et divin qui les transfigure et les idéalise 8 nos yeux, pour en faire l'image, Ja ressemblance viyanle de Dieu, de sorte gue c’est toujours Dieu lui-méme que nous aimoRs en eux, quoique les distinguant de lui. Ainsij notre cur s’épanouit sans limites dans J’unité d’un seul et méme smour.

Nous ne pouvons aimer réellement que ce qui est parfak. Dieu seul étant la perfec- tion absolue, doit seul étre aiméd’un amour absolu, de tout notre coeur, de loute. notre Ame, de tout notre esprit et de toules nus forces. (Matth. xxi1, 34-40; Marc. x11, 28- 34; Luc. x, 25-28.) Toutes les créatures n’ayant qu’une perfection relative et bornée, nous devons les aimer comme nous-mémes, relativement, c’est-adire seulement dans tout ce qui en elles reproduit quebjue chose de la perfection souveraine de Dieu, et dans la mesure o& elles la reproduisent. Mais selon qu'il est dit: « Soyez parfaits comme volre Pére céleste est parfait (Masth. v, 48), » homme étant appelé a participer 4 la per- fection méme de Dieu, & en tre l'image et la ressemblance, nous aimerons done les aulres ef nous-mémes dans cet idéal supréme de perfection iufinie, qui est Ja destinée finale de toutes tes creatures et la forme pure sous laquelle Dieu les congoit, les aime et les contemple. Ainsil’amour de nos fréres

1, § 6. (36) Génie du christianisme, 1. u, c. 3.

33 INTRODUCTION. 34

et de nous-mémes peut et doit s’épanouir aussi sans bornes, mais uniquement dans la projection de l'infini, et, dans cet horizon divin, ne pouvant jamais rien embrasser d'imparfait, il s‘identifie, sans se confondre, avec J‘emour de Dieu.

e Par (a, » dil Chétesubriand, « ta charitd dirige nos penchants vers le ciel, en Jes é‘nurant et Jes reportant au Créatent; par la. elle nous enseigne cette vérité mer- reilleuse que les hommes doivent, pour ainsi dire, s’aimer & travers Dieu, qui spirituslise leur amour, et ne laisse que Vimmortelie essence, en lui servant de passage (37). »

Comprenez-vous quelies proportions prend dés lors l'amour de nos semblables! Aimer une créature , notre cour peul y trouver sa joie d’ane heure; mais comment (rouvera- t-il son é6ternel repos dans cette nature im- parfaite qui fuit et meurt comme I’instant qui s’écoule, comme le vent qui passe. Mais aimer en elle image de Dieu lui-méme, fa

rfection supréme, grace, amour, beaulé, Justice, vérité, vertu, dans sa reproduction vivante, homme dans l'infini, le temps dans Méternité, laimer’comme Dieu l’aime sous la forme accomplie de son idéal divin, ah!

uel amour alors pour ce reflet vivent de la

orce de Dieu! Comme il s’y méle A la ten- dresse la plus exquise je ne sais quoi de cette adoration du Dieu dont elle porte Je catactére! Quel respect pour cetle créalure que le Tout- Puissant a voulu si grande et si sainte! Comme chaque homme devient pour nous , seion ta parole dei’Apdtre, un temple vivant, un tabernacle, un sanctuaire ot Dieu réside |

Voulez-vous voir maintenant ce qu’est homme sans fa charité. Abime de bassesse et de grandeur, "homme est & lui-méme whe contradiction vivante, une antinomie faite chair. Mélange de tous les contraires, if touche A ta fois le néant et }'infini, la ma- tiére et Dieu. Son cour, foyer de corruption, de miséres, de mensonges et d’iniquités, est en méme temps I’aspiration incessante & toule justice, toute vérité, tout bonheur,

tonte vertu, Sa science ne vit que de la per- -

pétuelie négation d’elle-méme, et le dernier terme de sa pensée est de douter de tout, en disant avec Socrate et Pascal (88): « Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. » Sans cesse combattu entre la loi du corps et ta loi de (’esprit, « il ne fait pes le bien qu’il veut et fait le ma! qu’il ne vout pas, » de sorte qu’agissant sinsi confre sa propre volonté, ce n’est plus lui-méme qui vil, mais esprit du mal qui vit en tui et a sa lace. (Rom. vi, 15-25.) Comble d’imper- ections, que peut seule satisfaire ln perfec- tion sapréme, monstre de douleur et de péché qui ne réve qu’éternelie sainteté et souve~ rain bien; c'est, comme dit Pascai, la béte et l’ange sccouplés, ja béte par son hideur asservissement sux passions do corps, l’ange

(37) Génie du christianisme, |. 11, ¢. 5. (38) Pensées, 11° part., art. 6, § 25. (39) Charitatem secundum Deum: Patrologte, éd.

par les aspirations divines de son Ama. Qui conciliera dans ’harmonie cette contradic- tion vivante? La charité.

Seule, la charité efface toules les contra- dictions de fa chair dans l’unité de l'esprit, qui est notre véritable et éternelle nature, parce qu'elle nous fail vivre de la vie pure de |’esprit, selon les enseignements de |’A- potre. (Galat. v, 5, 6, 13-25 ; Rom. wm, &, 16, 35, 39: 7 Petr..n, 11.) Seule, comme Id montre saint Chrysostome, la charité, lien de la terre au ciel, vient unir ce qui est divisé6, concilier ce qui semble s’exclure, rendre commun & tous ce qui est & chacun, propre & chacun ce qui est A tous, et, loi univer- selle dela vie, relie tout, dans une sainte et inallérable harmonie qui est la joie parfaite et le bonheur supréme (39). Comment? En nous montrant en Dieu méme I’idéal et le type absolu de cette vie spirituelle qui con- cilie toutes choses dans la charité, idéal que Jn théologie nomme Ie Verbe iticarné ou la raison de Dieu feite homme, et "histoire Jésus-Christ, « "Emmanuel ou Dieu avec nous, » (Matth. 1, 23.

La loi vivante de charité c’est donc Ja vie da Christ, dont les paroles mémes ne sont que Je commentaire des actes; c'est cette vie perpétuée par l’Eglise universelle, la société des saints, et sans cesse immanente aux en- trailles de l"humanité par les signes sensi- bles ou sacrements de son amour. Cette vie du Christ, prototype de la nétre, nous ma- hifeste la charité, non plus seulement en Dieu et comme pure conception -de {’esprit, mais dans I"homme et comme conciliation pralique, en l’unité de ce divin idéal, de toutes les antinomies terrestres. Car, « en Jésus-Christ, » dit Pascal, « toutes les contra- dictions sont accordées (40). »

XH. La charité faite corps ou socidté.

Qu’ils solent un tous ensemble, comme vous, Pére, étes en moi, et moi en vous; qov°ils soient un de méine en nous. Qu'ils soient uti conime Bos SOtmmes un. Je suis en eux, et vous en moi, afin quiils soient cunsolo- més dans lunisé.

(Joan. xvi, 14, 21-23.)

La charité a son sanctuaire invivlable dans la conscience humaine. Son premier carac- fé-e est d’étre spontanée comme un élan du ceur, libre comme ane pensée de esprit , ef toujours souverasinoment mattresse d'elle- méme, comme la conscienee incoercible dont elle est le souffle eréateur, la respira- tion vivante. L’univers entier, que dis-je? Dieu lui-méme ne saurait imposer d homme an mouvement de charité : et c’est Ja co qui fait son incomparable grandeurs car,

tant fa Jimite que la rolonté de Dieu s’est tracée 3 elle-méme, elle est aussi celle ot commence notre personnalité immoriele.

Migne, t. X, p. 681-684. (40) Pensées, * part., art. 9; § 12,

nS INTRODUCTION. <6

Mais une longne commaunaulé de foi et d’éducation morale, ayant uni et comme identifié la conscience d’un certain nombre d‘hommes, erée de ce consensus une per- sonnalité, une conscience collective, qui est le mot de tous en un seul, par une sorte de prodige de la charité.

Notre personnalité est trop étroile pour notre propre personne. I] nous la faut sans bornes pour Ssatisfaire ce besoin de I’infini qui nous dévore. Nous voudrions qu'elle put embrasser el comme contenir ep elle tous les hommes, toutes les créatures, tous les Gtres, et jusqu’é Dieu lui-méme. Cette immense aspiration, en en prenant en nous le centre, c’est l’orgueil de Salan, la révoite de I'ange déchu, l'égnisme dans toute son horrible amplitude. Mais, en en plagant le centre en Dieu, unique foyer d’attraction de tous les élres, c'est la pensée divine elle- méme faite corps et humanité, c’est la con- ception de l’universelle unité, derniére priére du Christ, c'est la charilé dans son idéal absolu.

Eh bien | cet idéal, ce n’est pas une pure notion de l’esprit, mais uu fait vivant de l'histoire. Sous Je souffle brdlant de la cha- rité, notre personnalilé s‘élargit, se dilate, devient peuple et multitude, nalions et hu- manité, elle embrasse Je munde entier de la création, el, par dela ses sphéres trop étroites, le monde méme de l’infini. Qu’est- ce, on effet, que les sociétés humaines , si- non la personnalité de chacun twullipliée par celles de tous, dans les générations du passé comme dens celles de Vaveuir, et fai- sant de chaque membre de ce grand corps un moi collectif qui peut dire: Frangais, je suis avant saint Louis, Charlemagne ou Clovis, ot j'ai oublié, parmi les obscures origines des Druides, mon acte du naissance sociale; j'dtais } Rome avec Brenuus comme en Rgypte avec Kiéber, et quoique j’aie der- riére moi quelque deux mille ans de vie, je vois devant moi dans ‘horizon du futur une existenee plus longue encore; je me nomme Légion, car je suis trente-six mwillions d’hamwes en un seul, ces millions multi- pliés par toutes les généraliuus de wa vie anférieure et a venir?

Qu’est-ce surtout que la sociélé spirituelle ou I'Eglise, sinon la personnalilé de chaque Chrétien élevée & la puissance de la per- sonnalité de tout le genre humain en Adaw, et Acelle de Ja persounalilé wéme de Dieu en Jésus-Christ? Ali! c'est alors que chaque membre de ce corps incommensurable, woi collectif, peut dire :-— Chrétien, je remoute su dala de la créativn, el je suis contem- porain du Christ, engeudré avaut tous les siécles; je préparais la Loi nouvelle dans |e prewier homme, ses patriarches, Moise, les prophates et le peuple juif; je la répandais dans les apdtres, la coulessais dans les niar- lyrs, la gluritiais daus les confesseurs, les

(44) Homél. du 2 dimanche de U Avent. (42, Hobhes. (45) De augment, scicnt., in Oa,

vierges ot les saints, la décrétais dans lus conciles, l’asseyais sur le trone en Constan- tin, et, ratlachant le sacerdoce nouvean 2 l’'ancien, en consliluais le centre visible , d’Aaron & Pie 1X, dans le pontificat su- préme; depuis six mille ans J'ai vu- passer devant moi tout ce que le monde encense ou maudit, peaples, empires, Monuments, cilés, persécutions , hérésies, révolutions , consacrant ma vie éternelle du sceau de la cendre des morts; je suis trois cent mil- lions d’hommes en un seul, ces trois cent millions mullipliés par chaque génération du passé et de l'avenir, de l’origine du monde a la consommation des siécles; et debout, au sein de Dieu méme, sur le roc inébranlable de I Eglise, j’embrasse le monde de l'infini comme celui du créé, je vis tou- jours et ne meurs jamais, car je suis un en Christ, un en Dieu.

Or, le principe, le moyen et la fin de cetle universalisation de ja personnalité humaine, c’est la charité,

XI. La charité loi de conservation so- ciale.

Faites donc anx hemmes tout ce que vous voulez qu'ils vous fassent: car c’est la fa Loi et les Propheétes.

(Matth. vii, 12; Luc. vi, 34.)

« Le propre de la charité, » dit saint Chry- snstome, « c’est de faire qu'on senle pour au- trui comme I|’on sent pour soi-méme (41). » Ce simple mot explique conment la charité est le principe méme de toute suciabilité.

Respecter "homme dans sa personne et sa sécurilé, dans sa croyance et son culte, gui sont l’expression méme de sa person- nalité, dans son travail el ses biens, qui en sont fa manifestation extérienre : telle est la grande loi de conservation sociale, qui résume en elle toutes les autres, Sans le respect profond de Vinviolabilité humaine sous ce triple aspect de sa vie, [homme n’est plus pour |"homme quan ennemi, un tyran, une béte féroce, homo homini lupus (42). Or, cette nécessité de conservation su- ciale, qui est en méme temps celle de cha- cun et celle de tous, exige, non une abs- tention indifférente et négalive, mais une action directe et posilive dont Je concours commun prolége incessamwent l'un par Vaulre. La intervient la charité, pierre an- gulsire de tout I'édifice social, comme le dé- montre invinciblement Domat, dans son magnifique Traité, comme le procilame Ba- con (43), comme je reconnaissent les mo- dernes novateurs eux-mémes (44).

«Ce n’est pas seulement |’Eglise, » dit l'un d’eux, « que la charité a créé par la vertu, ce n‘est pas seulement dans |'Eglise qu'elle a fructitié; c'est la vie civile tout entiére, la vie sociale, de méme que fia vie privée, qu'elle a fagonnée et trensformée. Toutes

(¥4) Voy. Encyclopédie nouvelle, t. VU, p. 564. 365, art. Domat., ibid., t. LB, p. 506, art. Tuérence. par Th, Fabas, etc.

37 INTRODUCTION. 38

nos lois, quand elles sont bonnes, sont fon- dées sur ce principe, et nen sont que des cas particuliers ; quand elles sont mauvaises, elles ne sont msuvaises que parce qu’elles le blessent. C’est cette supériorité du cbris- lianisme qui faisait dire & Montesquieu, a

pos de la politique : « Chose admirable! e christianisme, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore poire bonheur dans celle-ci (45). =

Supposez en effet la charité parfaite en tons, et ators seulement vous aurez la sn- ciété idéale, la cité parfaite. « Pour vous don- ner, » ditsaint Chrysostome, « une idée ce la grandeur de cette vertu, la charilé, essayons, mes fréres, de vous la dépeindre A l'aide de la parole, puisque nous ne la voyons nulle part dans sa parfeite réalité. Représentons- nous la cherilé régnant partout en souve- reine, quelle are de félicité s’ouvrirait pour le monde! On n’aurait plus besoin ni de Inis, ni de jugements, ni de supplices, ni d’aucun de ces appareils de terreur. Si tous les hommes s’entr’aimaient, nul d’entre eux ne ferait tort aux aulres. Les meurtres, les

erres, les séditions, l’avarice, les rapines,

présomption, tous les fléaux sersient bannis de la terre; on n’en connaftrail pas méme le nom. Les miracles ne produisent point cet effet (&6). »

Ah! si la cité d’ici-bas est toujours im- parfaite, pleine d’abus, de miséres et d'ini- quités, c‘est que la charité lui manque. Au- jourd'hui surtout elle en a soif et faim. Ne ¢ voyez-vous pas au redoublement de ses ernintes et de ses défaillances? Ne le voyez- vous pes au froid de ses evtrailles, 18 ot Ia eharilé, en s’en retirant, en a retiré la vie? 8i vous voulez la retremper, te rajeunir, faites-y donc pénétrer plus avant l'esprit de ebsrité, ce baume divin d’immortalilé. C'est alors que vous recréerez vraiment une société nouvelle par une de ces révolutions sublimes qui ne cudtent de sang qu’d leurs nobles martyrs, ne font verser d’autres lar- mes que ceux tle |’amour saint, et, au ltea de détruire, font sortir des ruines -elles- mémes I’édification et la vie.

La théorie des révolutions est écrite sur le calvaire avec le sang du Christ. C’est la qu'il faut aller I’étudier A genoux, pour sa- Yoir comment on régéntre I"humanité, com- ment on change un monde. Quelle révolu- tion plus profonde s'est jamais sccomplie que celle qui commence au Golgotha, sur la croix, dont fes deux bras s’étendant sux deux pdles, vont bientét embrasser I'uni- vers retrempé pour ['éternité d'une vie nou~- Yelle? Aa dernier soupir du divin Crucifié ;

la terre, déplacée sur son axe, prend son °

vol vers l’infini, ot ’humanité noyée dans

le sang et la boue sort des limbes de sa

lente agonie pour ressusciler, jeune et ra~ Jieuse, aux immortelles destinées de son

(45) Reeue encyclopédique, mai 18352, P. Leroux. (4%) Hom. sur ta I** aux Cor., c. xi. a }. Revaaup, Encyclop. nouvelle, art. Drui- ¢.

avenir. D’od provient ce prodigienx dépls~ cement de tout un monde? De la force? Non; de I’amour. De la violence? Non; de la cha- rité. De la mort donnée? Non; de la mort recue. De la persécution? Non; du martyre. Du sang? Oui; mais de ce sang qu’offre vo- lontairementa ses bourreaux celui qui viens monrir pour eux,

Comprenez-vous maintenant que la cha- ritéest l'unique levier qui souléve le monde, unique puissance qui le régénére? La cha- rité n’esl point une vertu spéculative, mais pratique. Ce n’est pas dans Ices livres qu'on ‘apprend, mais dans l'action vivante de son propre cour ému de l’emour de Dieu et de tontes ses créaltures, La vie du Christ per- pétuée dans le munde, voila le vrai traité de charité, livre éternel dont les feuillets sont autant d’4mes vivantes, de saint Jean l’apdétre dsaint Francois d’Assise et de saint Etienne a saint Vincent de Paul. On définit la cha- ritéen la sentant cn soi palpiter, on l'ex- plique en la manifestant par ses actes : elle estia science du Mouvement et de la vie des esprits, si vous voulez l’acquérir, marchez et vivez en elle. Autant il est facile de la montrer par ses @urres, sutantil est impose sible de I’exprimer par des mots. La charité ne s’écrit point; elle se pratique; et la pra- tique seule en est la formule réelle, l’ex- pression vraie. On ne l’enseigne point par « les paroles persuasives de la sagesse hu- maine, mais par les effels sensibles de |'es- prit et de la vertu (f Cor. 1, &); » et ce sont nos actions mémes qui en sont la lettre vive « écrite, non avec de lencre, mais avee |’es- prit du Dieu vivant, non sur des tables do nierre, mais sur jes tables de chair, qui sont nos cours. » (47 Cor. 1, 3.)

La charité c’est l’Evangile et le christianis- me (47).Voil’ pourquoi, de |’aveu des plus incrédules, « il n'y a point de société sans religion (8). » Jamais tableau plus saisis- sant ne fut tracé du comblie de misére et d‘horreur d'une société sans religion, que celui qu'adressail aux philosopkes co plilo- sophe luieméme, et qui concluait ainsi ¢ « Ne séparez donc pas la religion de Ja so- ciété; c'est comme si vous sépariez la téle d’un bomme de son corps, el que, Me mon- trant son cadavre, vous osiez Me dire: voila un homme. La société sans la religion, c’est une pure abstraction que vous faites, c'est une absurde chimére (59). »

La religion est a& la sociélé co que Dien est a la création, ce que |’Ame est au corps. Or, comme Je reconnaft encore un des li- bres penseurs, « la charité est l'essence méme de la religion, de Ja société (50). »

Ame de la cité, la charité devenue elle- méme société vivante, dans Is sainte com- munauté des esprits, tend a faire de tous les hommes un seul, selon cetie parole du Christ, « if n’y aura gu’un troupeau et qu'un

is) Pierre Leroux, Revue indép., liv.

m. ) 3. Moncin, Encyclop. nouy , 0.1, p. 469, art. Amour, °

59 INTRODUCTION. 40

nastenr (Joan. x, 16), » en réalisant l’u- nité, veu de sa derniére priére. Le plus grand des crimes est de briser cetle unilé ; et homme se séparant ainsi de la commu- nion de ses fréres en Dieu, source de toute vie, retombe dans te néant et ta mort. « Car, » dit saint Augustin , « quiconque abandonne Punité, viole la charité; et quoi qu’on puisse d’ailleurs avoirde bon et de grand, dés gu’on viole Ja charité, on n'est rien. Quand on parlerait les langues des hommes et des anges, quand on saurait le fond de tous les mystéres, quand on aurait toute fa foi pos- sible, et jusqu’a transporter les montagnes, quand on donnerait tout son bien aux pau- vres, quand on livrerait méme son corps aux flammes, toul cela ne sert de rien, ef} l’on n’est rien, si on n’a la charité. C'est inutilement qu’on a toutes les aulres cho- ses, quand on manque ‘de celle qui seule rend tout le reste utile. Tenons-nous donc dans fa charité, et ayons soin de conserver f’unité de l’esprit parle lien de Ja paix (51). »

XIV. Théorie de la charité dans la répartition.

Bienheureux jes pauvres en es- prit, parce que c'est d’eux qu’est

Je royaune des cieux. Matth. v, 5; Luc. vi, 20.)

Eirange début du Christ & son premier enseignoment ! Et cependant descendez en vousméme : qu’'y trouvez-vous? L’indi- gence. C’est le sceau méme de nolre desti- née terrestre. La vie partoat nous manque ; et plus nous avancons vers elle, plus nous seotons combien nous en sommes paurres. La conscience de cette indigence, voild donc notre véritable richesse. Se croire riche, au contraire, c'est le dernier degré de la pouvrele, qui ne se connaft plus eile-méme.

"homme n'est qu'un mendiant qui tend sa ~main d l’aumdne (592), el c'est 1d sa grandeur: car la mendicité est la gloire des furts comme le scandale des faibles.

Qu’est-ce que homme en jui-méme? L’indigence absolue, oc est-d-dire le néant ; Car on peut marguer |’heure sur le cadran les sidclas ot il n’avail pas une place, pas méne ua nom dans fe (e.nps et |'espace, et si l"abtme en recélait le germe devant Dieu, lui-méme élait un ablme dans Il'abime, un nésnat dans je néant. Vide incommensura- ble dans le vide absolu, il lui fallait alors Vauméne supréme de la vie, et il ne pouvait pas méme la demander a Dien. Dites, est-il une misére semblable a cette miséere? Dieu vit celai ge u’éteit. pas encore, el, aprés avoir créée ce néant, et en avoir fait une chair, ua homme s’unit & cetle chair et se tit homme lui-méme dans son Verbe peur que homme participat de Dieu, et ayant

(51) Sermon 88 sur safnt Matth., c. x21. (52) S. Accustin, sermon 106 e1 83 sar saint Lue, c. xt: et saint Matth., c. xvii.

pris ainsi Ja substance créée, la nourrit de sa propre substance, afin qu'elle entrat en communion de sa vie éternelle et de son bonheur iofini. Dites, est-i] une aumdne comperable a cette aumdne?

Eh bien! par cette communion avec Dieu, nous devenons nous-mémes les agents de celle aumdne de‘la vie pour toutes les créa- tures; et lorsque nous leur faisons la cha- rilé, nous leur transmettons la vertu divine dont Dieu est I’unique source, et tous les dons de l’esprit et du corps, signes visibles de cette transmission, ne sont qu’un dépédt que nous remeltons, au nom de Dieu gui seul les a tous créés,d ceux auxquels il les a destinés. dans ses décreis providentiels. Toute assistance est donc faile par Dieu Jui-méme, et nous n’en sommes que les ré- partiteurs responsables. Dieu seul fait Ja charité, parce que seu! il est l'amour, la vérité et Ja vie, dont nous ne sommes que les libres agents de transmission réci-

roque.

Chacun de nous est une auméne incar- née, un don de Dieu fait homme; car Dieu a créé:chacun d’une de ses perfections di- vines (Rom. 1, 20), afin que, nous donnant un a lautre, nous réunissions tous ces fragments brisés de son indivisible unité en nous, et que multipliant ainsi sans cesse lun per l'autre Ja puissance de ces dons,- nous poursuivions sans reldche le but in- fini de la reconstitution en tous et en cha-— cun de la totalilé des perfections divines, la récomposition en nous de Dieu tout en- tior. Telle est. l’seuvre de la charité dans le temps et dans I’élernité, telle est l’asymp- tote de sa marche immortelle. .

Ce but étant infini, remarque Bossuet, nous en approchons incessamment sans ja- mais pouvoir |’atteindre, de sorte que la eharilé doit croftre et se multiplier étervel- jement en nous, au ciel comme sur ia terre (S2*). C’est pourquoi !’apdire dit que la charilé demeure, et saint Chrysostome, commentant ces paroles, ajoute : « La cha- rité est la plus excellente. Car la foi et |’es- pérance ne subsisteront plus, lorsque nous posséderons ious les biens que Bous avons crus et que nous avons espérés. La foi et lespérance ces:eroni, quaud ces biens ap- parattront; la charilé, au contraire, de- viendra plus ardeute. Ainsi Ja charilé est fe plus grand de tous les biens. Elic a surtout ovt avautage, qu’elle subsistera toujours, fandis que les autres passeront ($3). »

Le don de chacun constilue son innéité, gon aptitude propre, dans l’essor infini de sa libert4é; ef la diversité des aptitudes na- lives sur lesquelles vient se gretfer, pac la liberté, la diversité des efforts moraux, il- tellectuels et physiques de chacun, consti- tue parmi les hommes la diversilé des dons de l'esprit et du corps, qu'on nomme ins- galité. Cette inégalitée est donc, dans le plan

(82) De la Trinité, § 2, sect. 2. (53) Hom. sur la I** ép. aus Cor., C. xiil, 13.

4

providentiel, la condition méme de notre

rés continu, de nolre ascensivn éler- nelle vers la plénitude absolue de la vie, de notre essor infini vers la recomposition en tous de l’unité des perfections divines énar- ses en chaeun, ou ja reconstitution de Dieu toot entier en nous. La charité est ’uniqne veie "de cette recomposilion, puisqu'elle seule fait et peut faire, par l'amour, du don de chacun le don de tous et du don de tous le don de chacun. Elle est ainsi la loi méme de ja création et du développement de la vie dans tous les élres.

Dieu répartit les dons de l’esprit et da eorps d’aprés le plan mystérieux des desti- nées éternelles auxquelles i! appelle ses créatores. Pour juger celte répartition, il ne faut donc jamais séparer la terre du ciel, la vie présente de fa vie future, homme de Dieu, car Pun s’explique par !’autre; il faut prendre pour horizon, non la sphére bor- née du temps, mais fa projection de notre éire dans le champ de I'infini od est le se- eret de ses destinées immortelles et le mot detoutes ies énigmes des choses de ce monde, Si Dieu, meltant sous te sceau d'uie limite éternelie le don de chacun, lui avait dit :«Tu n’iras pas plus loin;»chaque homme, enfermé dans ce cercie infranchissable comme dans um abime, aurait toujours pu demander a Dieu pourquoi il refussit & l'un ce qu’il donnait a laulre, et comment son amour iofini pouvait s‘accorder avec celle inégale répartition. Mais Dieu, au contraire,-a fait du don de chacun ‘une puissanve mullipli- catsice sans bornes, une force d'acquisition sans terme, destinée a s‘assimiler éternelle- snent le don de tous les aulres par fe tra- vail de "esprit et du corps, double forme sous laquelle nous participons a la puis- sance productrice de Dieu méme.« Car,» dit saint Psul,« nous sommes les coopéraleurs, les aides de Dieu, adjutores Det; et vous étes le champ que Dieu cultive, I’édifice que Dieu bAtit, agricultura Dei, edificatio Dei.» (1 Cor. ut. 9; 1iCor. vi, 1.)

Que pouvons-nous donc maintenant de- mander 8 Dieu? Le don de chacun ne lui est secordé que pour devenir, par la charité, le don de tous; et Dieu se donne luieméme tout & tous, dans la création et dens I"humanité, pour multiplier a Minfini ces dons l'un par l’autre, et les répartir, sinsi augmentés sans limite, de chacun en tous et de tous en chac.n. Associés & cette eavre de fa divine Providence pour la pro- duction et la répartilion incessante de tous ees trésors de son amour, nous en deve- noas les dispensateurs chacun dags la me- sare de ce que nous- mémes, en nous wnissant &@ Dieu, nous avons produit par le travail de l’esprit et du corps, N’est-ce pas lalasapréme justice? « Car,» dit le Pape saint Clément, «la charité est la voie qui conduit 3 la justice parfaite (5%). »

(Sty Ent 135)

INTRODUCTION.

43

XV. Faire la charité.

Faites la charité de ce que vons avez, el toutes choses serunt pures pour vous.

(Luc. xt, 41.)

La charité est l’unique solution de toutes les questions économiques, insolubles sans elle. Elle vient se placer entre les hommes que divise la snif des biens de ce monde, four leur enseigner la paix, la concorde et

"amour réciproque. « Cherchez donc d’a- bord,» jeur dit-elle,« le régnede Dieu et sa justice, et toutes ces, chases vous seront données par surcrott. » (Matth. v1, 33.) Le régne.de Dieu et sa justice, c’est la charilé. Or, si vous vous aimiez les uns Jes autres, cette lutte d°égoisme et de cupidité devien- drait une (ulte d’abnégation et de sacrifice, et tous les maux dont gémit Ilhumanité disparaftraient & linstant.

C’est ce qu’ont reconnu les plus fougueux adversaires du christianisme eux-méines. «fl existe, edit l’und’eus,cune loi antérieure 4 notre liberté, prnmulguée dés le commen- cement du monde, coinplétée par Jésus- Christ, attestée par es apdtres, les martyrs, les confesseurs et les vierges, gravée dans les entrailles de Ihomme et supérieure a toule métaphysique: c’est l'amour. Aime ton prochain comme toi-méme, nous dit Jé- sus-Christ aprés Moise. Tout est 1’. Aime ton prochain comme toi-méme, et la société sera parfaite; aime ton prochain comme toi-méme, et toutes lesdistinctions de prince et de berger, de riche el de pauvre, de sa- vant et d’ignorant disparaissent, toutes les contrariélés des intéréts humains s’éva- nouissent. Aime ton prochain comme toi- méme, et le bonheur avec le travail, sans nul souci de l’avenir, rempliront tes jours

»

« Co n’est pas assez qu un seul aime, » clit saint Chrysostome; « mais supposez quetous s‘entr’aiment, alors vous verriez quelle force aurait Ja charité! Si vous voulez, supposons méme que deux hommes s’entr’aiment, et que leur amour soit tel qu’il doit dtre: eh bien! ees hommes feraient de la terre un paradis, ils jouiraient continuellement d’une paix inaltérable; toutes leurs @uvres seraiont autant de couronnes qu’ils se tres- seraient. De tels hommes garderaient leur Aine pure de la haine, de J’envie, de }’or- sueil, de la vaine gloire, des mauvais dé- sirs, de l'amour désordonné et de tous les autres vices. De tels hommes, remplis de charité, seraient plus éloignés de faire du mal aux autres que de s’en faire A eux- mémes. Du tels hommes seraient des anges parmi les hommes. Tel est celui qui a la charité. La charité est plus forte que les murs les plus solides, plus ferme que le diamant. La richesse et la pauvreté cédent 4 sa force; ou plutdl, si lacharilé régnait, il n’y aurait ni richesse ni pauvreté. On posséderait lous les avantages de l'une et

re. P.-J. Paovowox, Systéme des contradictions économiques, t. 1, ch. 8. DicTIONN. DES BIENFAITS DU CHRIST.

45 INTRODUCTION. 44

de lautre, pursque nous aurions & la fois et cette paisible abondance que |l’on (trouve dans la _ riehesse, et cetto liberté d'esprit, celle absence d’inquiétude dont jouitla pau- vreté. Nous ne sentirions ni les soucis, ni les 6épines des richesses, ni la crainte, ni Pappréhension de la pauvreté (58). >

Comment la charité tend-elle a4 réaliser ce sublime idéal qui serait le résultat de ia plénitude deson accomplissement par tous? En universalisant I’échange et le don de la vie spirituelle sous Ja forme et le signe sensible d'un échange et d’un don maté- riel; car ‘l’aumdne consiste & se donner soi- méme, a l’exemple du Christ, sous les es- néces visibles d'un alimentcorporel, & nous offrir ’un a l'autre, comme dit saint Paul, «en hosties ‘vivantes. » (Rom. xu, 1; Pht- lip.1v, 18.)

Placée au point de vue des réalilés abso- tunes, la charité ne considére toutes les choses de la terre et du temps que comme des phénomeénes passagers, des apparences fugitives, simples figures et purs symboles du ciel et de ‘l’éternité. «Ce monde, » dit saint Ambroise, «est comme un songe ov nous voyons sans ‘voir, nons écoutons sans entendre, nous mMangeuns sans nous ras- sasier, DOus nous réjouissons sans nous réjouir, et nows courons Sans parvenir au but. Chimérique illusion de l'homme en ce monde, qui poursult ce qui n'est pas, com- me s'il était! Apparences vides de réalité, vainsfantéines, qui viennent et s’en vont, apparaissent et s’évanouissent comme des réves |! Fumée qu’un peu de vent nous ap- porte et dissipe; on croit les tenir et on ne tient rien! Aussi celui & qui l'Ecriture dit: « Réveillez-vous, vous qui dormez,» sort du sommeil de ce monde des ombres, com- prend que tout est faux, que tout fuit et s’é- vanouit, patrimoines, pouvoir, richesses, honneurs et beauté. Car toul cela n'est que songes qui n’abusent que ceux qui dorment, el ne touchent puint ceux dunt le cour 5 ovellle au monde des véritables réalilés

57). »

( ves biens dela terre, n’ayant par eux- mémes aucune réalité intrinséque el vraiv, sont donc seulement un moyen, en prati- quant fa vertu, d‘acquérir l’unique et sou- verain bien qui est Dieu. Or Dieu est cha- rités: acquérir la charité,c’est acquérir Dieu. L’indigence, en ouvrant nos entrailles & celle vertu divine, y crée donc Dieu, en y créant la charilé. Voit’ pourquoi saint Chry- sostome nous dit que « ’auméne est surtout une grace pour celui qui donne, bien plus que pour celui qui recoit(58); » et saint Grégouire le Grand: « Ceux qui donnent doi- vent se représenter qu’ils offrent pluldt des présents A des prolecteurs que non pas des aumdénes & des pauvres (59). » Que devrons- nous doncen échange a celui qui, par le spectacle de son indigence, o fait entrer

(56) Homél. sur la i's Ep. aux Cor., ¢. xi. (37) Liv. vir, epist. 44, p. 1065, 4. (8) Sermon sur divers suje's.

Dieu dana notre Ame, en y faisant entrer va charité? Nous lui devrons de lui rendre [auindne qu'il nous a faite, en eréant en Jui le méme sontiment de charité parla vue de notreamour pour Dien et notre frére, amour dont l’assistance matérielle n'est que le si- Sne visible. Car, dit saint Grégoire le Grand, «assistance n’est réelle qu’accompagnée d’un vrai sentiment d’amour qui, lursque nous faisons du bien-& celui qui est dans Faffliction, nous unit & son esprit affligé, en se mettant d‘abord comme & sa place, et se revétant de sa nécessité (60). »

Faire (a charité ! Comprenez-vous ce mot profond ? Ce n'est pniat jeter son obole au passant, car saint Paul vous dit qu’en peut «edistribuer tout son bien pour nourrir les pauvres,» sans avoir la charité. (J Cor. xu, 3.) Faire la charité, c’est créer en soi cette vertu, celle puissance vivanie, et la transmelire & son frére, pour en vivifler son 4me. L’indigeace vous adonné Ja premiére celte céleste auméne, par la vue de sa ini- sére, qui est comme une invocation inces- sante de la charité, une immense priére a Dieu. Vous ne faites qu’accomplir toute Justice en rendanta I'indigent son auindne par la vue de volre.amour ardent envers lui. Le don est le signe sensible de cette trans- mission de l’esprit de vie, ce o’est pas au- tre chose; car yous pouvez n’avoir a lui donner qu’une larme, et ce signe sensible, plus puissant peul-étre que le don d’un royaume, lui transmettra mieux encore la vertu qu'il a créée en vous. Mais mettre le signe au lieu de lesprit vivant qu'il ex- prime, le don de vos biens a Ja place du don de votre cur, lui jeter, en échange d'une vertu d’ameur, un peu de matiére, comme pour égaler a celte boue la divine charité, c’est outrager & Ja fois Dieu et votre frére, et vouloir, a l‘exemple de Simon , acheter I’Esprit-Saint pour un morceau de wétal (Act. vii, 18-26); c'est faire la haine et uoa pas la charilé.

XVI. La charité dans te travats et aans lu possession. Soyez donc vous autres parfails, comme voire Pere céleste cst parfait. (Mutth, v, 48.)

Les questions économiques ne sont que des questions religieuses prises & leur point de vue terrestre, comme la religion n’est elle-méme qu’une vaste économie sociale prise & son point de vue céleste. De quel-

ue cdlé qu’on se tourne, c est toujours

ieu qu'on rencontre, sur le sol qu'un se dispute, comme su cceur de l'homme et aux entrailles de la société. Quelque probiéme qu’on agile, c’est toujours la loi de Dieu qui le résout, et cette loi c’est la charité.

Deux mols résument tout idéal éconumi- que : ‘mettre Ja charité dans le travail et dans la possession.

(59) Liv. xxt, c. 24, (6) Ch. 26.

& INTRODUCTION. 48

Metlez la charitédans le travail, et daslors ehacun considérant son travail comine une coopération Al’action de Dieu méme et de sa providence sur le monde, sentira qu’il ne doit et ne peut y concourir que par des wuvres en tout conforines aux desseins de Dieu sor J’humanité et aux destinées i1m- mortelles pour lesquelles homme a été créé et placé sur Ja terre. Aussilét, voici cha- cun s'interrogeant devant Dieu, sa propre conscience et l"humanité tout enliére, pour savoir dans quel ordre Dieu J'appelle a concourrir 2 l'action de sa providence sur le monde, par sa vocation, l’aptitude parti- euliére qu'il a recue et qui seule décidera de la nature de son travail; quelles sont, dans cet ordre, les cuvres vraiment bonnes et saintes & entreprendre, celles qui sont réel- lement conformes aux desseins providen- tielsde Dieu, pour l"édification spirituelle et corporelle de tous? Quels sont les voies et woyers d’accomplir ces cuvres les plus conformes a Ja volonté de Dieu , c’est-a- dire ala eharité universelle, qui est le résumé et la plénitude de toute sa loi ? Ces trois questions, posées et résolues uniquement au point de vue de Ja charité, créenttoul un wonde économique nouveat.

¢Qui travaille prie,» dit le proverbe po- pulaire aprés saint Augustin, qui assimile aiosi le travail au culte. Pourquoi? Parce que le travail est |’exercice universe! de la charité, car il comprend la production de toule ceuvre propre a nourrir le corps ou lame de nos fréres, depuis I’apostolat et Je sacerdoce qui donnent anos esprits Ja nour- riture divine, jusqu ala science qui lui livre "aliment intellectue! ; depuis les fonctions civiles qui alimentent en nous Ia vie sociale, jusqu’aux beaux-arts qoi nourrissent dans escours la vie morale; depuis agriculture qui élabore le pain matériel, jusyu Al’ indus- trie qui Jeprépare. Mais le travail n'est point dans l’acte du corps qui lui sert d’instru- ment; il est dans la charilé, qui seule est lame de ce rouage. Que, pressé par les be- soins de la vie, l'homme s’en aille aveuglé- ment au labeur de chaque jour, ce nest point la Je travail chrétien, mais la chatne de 'esclave. Que le désir d'amasser et de jovir le rive 4 la peine, ce n'est point Ja encore l’cuvre du (ravail saint, mais Vamour de suvi-méme. Faites descendre sur luiun rayon de charité, et soudain le tra- vail n’est plus un mécanisme matériel, un grossier instinct de conservation, ua vil calcul d’égoisme, mais, comme dit saint Augustin, une priére, un cuite, L’homme se dit: Oui, je suis vraiment, selon I’ex- pression de l'apdire, le coopérateur de Dieu qui, dans son amour infiui, daigne nous associer A I'uvre de sa création et de sa providence si pleine de bonté, carje cuopére avee lui a créer ce qui est nécessaire sux besoins de mes fréres et & l'accomplisse- went de leurs destinées, et je m’associe par non travail & cette tendre sollicitude de notre Pére commun, qui veut nous combler de tous les biens de la vie. Et cel homme ne

songe point & travailler pour Jui, mais pour ses frdres, atlendant de leur justice et «de leur amour qu'ils fassent de méme A sun

ard,

sont comme le travail, ainsi congu et ac- compli dans ta charité, devient doux et joyeux! L’homme travaille en présence de Dieu, qui le contemple avec amour, le bé- nit, l'encourage. HW sait que chaque instant de cette @uvre est un mérite, une gloire, une récompense devant lui, qu'il en sera payé au centuple, et que le salaire qui I'at- tend est un bonheur éternel et suprdme. Il travaille comme en présence de l’humanits tout entiére, car il sait que ce qu'il crée cest la vie méme, lasubstance da ses frares: qu'il tes nourrit, pour ainsi dire, de sa chair et de son sang épuisé de ce labeur, et que cette vio qu'il leur communique comme une partde sa propre substance, ira, par la com- munion qui unit tous les étres, jusqu’au dernier anneau de cette chatne infinie, pour les vivifier tons dans la mesure de son tra- vail. Il sait enfin que ce travail ainsi prati- qué est une chose glorieuse et sainte, un véritable culte rendu & Dien en esprit et en vérilé, car il entre dans le plan de sa provi- dence pour la conservation et le développe- ment de ses créatures: il estunacte d'amour accompli avec amour, il est un don de soi- méme A Dieu et & ses fréres, holocauste béni parmi tous les holocaustes.

ll est aussi une priére, priére sans cesse exaucée. Qui pourrait dire, en effet, la vertu sanctifiante et vivifiante d'un semblable tra- vail! Comme la charité y préside, il devient Juieméme un foyer ov elle se ranime plus vive, plus ardente, plus sage, plus féconde, un calice d’od elle déborde dans le cceur qui en fait l’offrande, un prisme qui fa refléte en éblouissantes clartés sur celui qui!’olfre asa lumiére. Le fait seul de ce travail per- sévérant dansla charité suffit pour nourriret développer en nous celle vertu jusqu’d I’hé- roisme, jusqu’a la sainteté, et c’est lemoyen plus constant qu’employaient les solitaires qui, pour celte raison, regurent le nom d'ascéles ou éravailleurs. Juste récompense du travail, qui entretient et exalte la cha- le pac cela méme qu'il est fait avec cha- ril ' Le travail ainsi considéré comme une priére, un culle envers Dieu et une coppéra- tion 4 l’action de sa providence pour sub- venir & tous les besoins de l’humanité, commie uti exercice incessant de la charité développant et exaltant en nous cetle vertu divine, comme nn acts d'amour envers tous nos fréres , une sorte d’uffrande de notre chair et de notre sang, leur communiquant la vie tirée de notre propre substance, comine une joie céleste, un bonheur, un héroisme , une sainteté, alors l’oisi- velé devient pour chacun un crime en- vers Dieu, ses semblables et lui-inémes; en- vers Dieu, puisque nous délaissous la pridre, loffrande, le culte qui lui plaisent, et Rou~ trageons en refusant de nous associer a action de sa Loulé sur le monde; eavers

‘7 INTRODUCTION. 48

nos semblables, puisque, pouvant leur don- ner la wie et ne le faisant pas, nous deve- nons responsables de tous les besoins de leur corps qui crient vers Dieu satisfaction; envers nous-mémies, puisqne appelés a ac- guérir une vertu, un-mérite, une gloire, une récompense qui feraient notre bonheur et notre joie, nous préférons la mort a la vie, et que ce choix libre nous suivra dans 'éternité.

Chacun, comprenant ainsi la charité dans le travail, s’y consacrerait de toules les pnis- sances de son 4me; et le nombre des véri- tables travailleurs, mais surtout le produit utile de leur labeur, ainsi décuplés, centu- plés peul-tre, créeraient une somme de richesse incalculable, inconnue dans no3 sociétés d’égoisme , partant de misére , et procureraient & tous non-seulement le né- cessaire, mais |’abondance universelle : car Ja charité enrichit Jes nationg des trésors de la terre comme de ceux du ciel.

Mettez maintenant fa charité dans la pns- session, et vous aurez cet Eden terrestre que décrit saint Chrysostome. Mais, pour cola, fl faut en finir d’abord avec tous nos préjugés matérialistes. Ainsi notre siecle a

eaucoup parié d’égalilé , et en a placé la mesure dans une proportion purement ma- térielle : c’est id une erreur grossiére, monstrueuse ! L’égalité, ou plutét, comme la nommait si bien Lactance (61), (équabj- ltd (équité, justice), réside, non dans une similitude de mesures matérielles, mais dans ube proportion purement morale ou spirituelle : car le seul, le vrai méire de ja valeur n’est autre que lesprié lui-méme.

Ensuite, l'égalité est I’é6quation entre deux choses semblables. Or, quelle équa- tion peul-il y avoir entre le travail d'un homme et un produit industriel, c’est-a- dire entre une veriu morate et un peu de matiére? Point de simililude, point d’équa- tion possible. Aussi Dieu seul peul-il récom- penser par un bien moral cet effort moral : alors seulement il y a similitude de nature et partant équation. Quelle équation peut-ii y avoir entre les besoins moraux, intellec- tuels et physiques de "homme, de leur es- sence infinis, et les richesses matérielles jovujours nécessairement finies? Point de similitude, point d’équation possible. Aussi Dieu seul peut-il salisfaire par la posses- sion de IJ'intini nos désirs infinis: alors seulement I’équation sera compléte coimme la similitude. Ainsi, toujours abnégation , inégalité, lorsqu’il s’sgit d'’élablir un rap- port quelconque de l’homme avec fa ma- lidre; toujours Dieu seul peut rétablir I'é- quation oul’égalité par un bien moral, infini. ' Aussi que fait Ja charité?« La charité, » dit ['Jmilation , « donne tout pour tout et posséde tout en toul, parce qu'elle se re- pose dans celui qui est au-dessus de tout, et qui est |’auteur et la source de tous les

(G8) Institutions divines, |. v, c. 15.

(62) Liv. i, ch. 5.

(63) Howmeél. 45 sur les Actes des Apdires ; Homél. 9 sur saint Matth. ; Sermon sur divers sujets, etc.

biens. Elle ne regarde pas aux dons, mais elle s’élave au-dessus de tous les biens, pour ne voir que celui qui les donne (62). » Pour elle, les choses terrestres « n'étant que la figure des choses célestes (Hebr. 1x, 23), » ces biens du temps « n’ayant que ’ombre des biens éternels ( Hebr. x, 1}. » nous ne considérons point les choses visi- bles, mais les invisibles, var les visibles sont du temps, mais les invisibles sont de éternité. (17 Cor. rv, 18.) Remontant ainsi de ce monde figuratif au monde réel qui est dans le Verbs ou Ja Pensée vivante de Dieu, de ses phénoménes passagers aux immuables réalités qu’ils représentent, de ses apparences visibles aux essences invi- sibles , du symbole & !’objet symbolisé, de la terre au ciel, de la création & Dien , « nous usons de ce monde comme n’en usant pas, carla figurede ce monde passe \ Cor. vu, 99-31), » ef nous devenons ainsi « comme indigents, mais enrichissant nos fréres, comme n‘ayant rien ,et possé- dant tout. » (J/ Cor. vi, 10.)

Alors nous comprenons ces paroles du Maitre: « Quiconque d’entre vous ne re- nonce pas & toul ce qu'il posséde ne peut étre mon disciple. » (Luc. xiv, 33.) Quoi! renuoocer d tout} Oui, mais pour posséder toul; car, ajoute le Christ: « Je vous le dis en vérilé, personne ne quittera, pour le royaume de Dieu, ou sa maison, ou son pére et sa mére, ou ses fréres, ou ses sceurs, ou sa femme, ou ses enfants, ou secs lerres, que, dés ce monde, i! ne recoive cent fois autant de maisons, de méres, de fréres , de swours, d’enfants et de terres, et, dans le siécle & venir, Ja vie élernelle. » (Marc. x, 29, 30; Luc. xvi, 29,30; Masih. XIX, 29.)

Alors nous comprenons que le frére que nous assistons n’est plus un homme, mais l'un des membres du Christ, le Christ lui- méme, ainsi qu'il le déclare en termes fur- mels. (Mfatsh, xxv, 31-46.) Ce n’est pilus au pauvre que nous donnons, mais & Dieu méme que nous prétons & usure, comme lexpliquent saint Chrysostome (63), saint Augustin (6%) et tous Jes Péres; et par la, dil saint Chrysostome, nous nous rendons sembisbles & Dieu lui-méme (63). »

XVII.— Tout le christianisme issu de la charité.

Mes petits enfants, n’aimons point de parole, vide langue mais eu cuvre et en vérité. (J Joan. 11, 18.)

On pent comprendre maintenant com- ment la charité est le principe divin et uni- verse! de la vie, de Is civilisation, de la rénovation et des progrés du genre humain. La est le principe, le milieu et la fin de l‘@uvre chrétienne accomplie depyis dix- neuf siécles , el c'est A ce point de vue que

(64) Sermon 86 sur saint Matth.,c. 19; ibid.,

» etc. (65) Homel. in I] Tim.; homél, 9 sur saint Matth.

& INTRODUCTION. 50

lhistnire est & refaire. Pour celte histoire de Itre chrétienne, fa marche & prendre est bien simple : c’est de suivre le mouve- ment de chaque hérésie, et de constater comment elle a dQ aboutir par sa logique invincible & telles ou telles conséquences sociales ou politiques. Par exemple, com- ment l’arianisme , en niant la divinité de Sésus-Christ , a-t-il dQ aboulir au déisme pur du mahométisme et 4 toutes les phases de la société musulmane; cumment le schisme grec , en faisant procéder le Sainte Esprit du Pére seulement, ef non du Pére ef du Fils en méme lemps, a-t-il dd néces- sairement conclure a J'autocratie spirituelle ettemporelle du tsar; comment la préten- due réforme de Luther, en sapant l’auto- rité papale et celle de I"Eglise visible, a-t-elle dQ produire le fédéralisme allemand et la philosophie bégélienne ; comment le schis- tc soglican, en transportant au pouvoir tempore! la suprématie papale, a-t-elle da enfanter le mercantilisme de la Grande- Bretagne et sa tendance envahissante et malérialiste ? Ce serait certes 1&4 une trame bien compliquée , et dont il ne serail pas aisé de débrouiller tous les filss mais aussi ce serait la senle histoire véritablement logique, fa seule qui indiquerait d’une maniére positive par l’étade du passé toutes les conséquences pratiques, bonnes ou mauvaises, de chaque doctrine, el aevien- drait ainsi fa legon vivante la plus efficace pour discerner ta vérité de lerreur. Au lieu Uétudier ‘hamanité par circonscriptions matérielles purement arbitraires et fictives, on I'étudierait ainsi par circonscriptions spiriluelles et morales parfaitement lozi- ques at nettement tranchées. De Ia la possi- bilité da reconnaitre toutes les lacunes et les désidérata de nos annales; car, JA od une doctrine n’aurait pas toules ses consé- quences, 14 od les conséquences seraient sans motif connu, ou différentes, ou méme conlraires & leur principe, on pourrait affir- ber 8 coup sdr qu'il manque un fail ou une série de fails qu'il faut recherclier et lrouver, et dont la nature et le caraclére sont d’aifleurs suffisamment indiqués par les circonstances qui ont signalé ce vide. Circonscrire parfaitement fe terme et la rortée logique de chaque croyance, de cha- que hérésie; son élendue dans le temps et dans lespace; sa profondeur, pour ainsi dire le degré jusqu'auqual elle alfecte et

pénétre chaque homme tans sa vie morale, - inlellectuelle et physique; action récvipro-

que ou te rapport dinfluence de ses di- vwrses dluctrines, etde leurs nuances ou divi- sions entre elles; collecter et grouper sur thacune de ces tétes de chapitres tous les fails conous qui s’y rapportent; constater leurs relations logiques avec les idées qui les générent, el comwbier, par suile de celle derniére comparaison, toutes les lacunes bisloriques découvertes : voilé en quoi cunsisie je travail de l'histoire. De la sorte, huo-seulement on découvrirait dans les tuees at es croyances non-seulement la Jui

de génération de lous tes faits., mais en- corey dans la série successive des idées entreelles, la loi de génération de ses idées, soit dans leur logique vers le bien et la vérilé, soit dans celle vers le mal et l’erreur. Quel enseignement gu’une semblable his- tuire! La démonstration du catholicisme en ressortirait d’une facon tellement frap- pante qu'il suffiraitde la lire pour devenir

"instant catholique inébranlable. Par sa morale, son enseixnement, son cuile, ses sacrements, sa législation, les décrets de ses conciles, en un mot par toutes ses ins- litutions , l'Eglise seule maintient et déve- loppe, depuis dix-huit siécles, l'amour et la pratique de toutes les vertus, charité, ab- négation, dévouewent, sacrifice, justice, loyaulé, douceur, mansuétude , amour de Dieu et de Phumanité.

Les Souverains Pontifes furent universel- lement proclamés agents suprémesde la civi- lisation, eréateurs de |’unité européenne, cooservateurs de la science et des arts, fon- dateurs, prolecteurs nés de la liberté civile, destructeurs de l’esclavage, ennemis du des- potisme, iofatigables souliens de la souve- rainelé , bienfaileurs du genre humain. C'est surtout au moyen Age ud Ia papauté accomplissait sur la plus vaste che le le grand cuvre de ta civilisation et de l'amé- lioration du genre humain.

Tandis que les religieux travaillaient dans toute I"Europe a l'éducation de la jeunesse, a la découverte des manuscrits, 4 l’explica- tion de l’antiquilé, les Pootifes romains, prodiguant aux savants les récompenses et Jusyu'aux honneurs du sacerdoce, étaient le rincipe de ce Mouvement général vers les umiéres. Rome chrélienne a été pour le monde moderne ce gue Reme palenne fut pour te monde antique, le tien universel, et semble véritablement la ville éternelle. Elle (la cour de Rome) avait des. idées de léyisiation, de droit public; elle connaissait les beau x-arts, les sciences, Ja politesse, burs gue tout était plongé dans les ténébres; elle ne se réservait pas exclusivement la Jumia- re, elle ja répandait sur tout. Les Papes, parmi bos ancétres, furent des missionnai- res des arts envoyés & des barbares, des législateurs chez les sauvages. C'est au Saint-Siége que [Europe doit sa civilisa- tion, une partie de ses lois, et presque tou- tes ses sciences et ses arts. Les princes soumettaient leurs querelles au Pére du christianisme, déposant volontiers a ses pieds leur couronne et leur gloire. Le pou- voir tempore! des Papys au Moyen Age était alors ce que sont nos conslitulioas moder- ves; il servail d’équilibre & l’autorité sou- veraine et de base a la liberté civile. « Le fondement de la liberté allemande, » dit M. Voigt, «reposait sur tautorité du Pape et des

rinces, qui, réunis, mettaient un frein a & puissance impériale. » Le pouvoir des Pa- pes, slipulé par les peuples, reconpu et ac- cepté par les souverains, faisait partic de ia constitution des Etats; it entrait, pour me seryir de cetle expressiun, dans la chair

9 | INTRODUCTION. 52

du moyen Age: jamais pouvoir ne fat done plus légitime. Placés par le respect des peu- ples et des rois & la téte de la société chré- tienne, les Papes s‘offraient pour médiateurs dans toutes les querelles. Dans la chaleur des discussions, parmile tumulte des ar- mes, ils font entendre une voix conciliatri- ces et combien de fois, heurenx concilia- feurs, n’ont-ils pas ramené la concorde dans deux camps préts 3 s’entr’égorger. Ad- mirez surtout leurs efforts pour asbolir Jes guerres parliculidres ou du moins en sadou- cir fa rigueur. Que de canons dressés, que d’anathémes lancés par eux ou par des con- ciles tenns sous leur autorité, pour affaiblir et déraciner enfin cette coutume barbare. C’est toujours contre les tées couronnées quilts dirigent les foudres apostoliqnes. Nous voyons la papauté ressusciler les let- tres, fonder des gymnases, éJever des chsi- res aux diverses sciences, fouiller la terre pour y trouver des statues & la contempla- tion desquelles Part revétira une nouvelle forme, appeler les Grecs chassés de Cons- tantinopte, les loger splendidementa |’Esqui- tin, favoriser le mouvement des imagina- tions vers Platcn, donner pour toile les murs de la Sixtine aux grands peintres du répoque, loger dans nn couvent de pauvres ouvriers allemands apportant en Italie le bel art de l’imprimerie, que Léon X appe- lait une lu:niére nouvelle descendue du elel; batir un palais pour les livres, un au- Ire poor les pierres, un troisiéme pour les toiles; chercher au delA des mers les ma- nuscrits d’écrivains antiques; réveiller la langue de David, d’'Homére, de Virgile, af- frauchir la pensée, donner a ta parole une hiberté dont elle ne jouissait nulle part, et, quand elle y ast forcée, se servir de son

pée pour bonder les libertés nationales, et arracher les peuples du continent italien au joug de )’étranger, protéger les captifs, détendre les opprimés, etc. Nous voyons fes Papes aller au-devant des Barbares, d’Alti- Ja, de Genséric; ils les fiéchissent, .ils les désarment 3 moitié; s’ils ne peuvent les repousser ils les convertissent, ils les ré- concilient avec les peuples vaincus et les mélent & eux; ils pétrissent ensemble ces deux masses, dont l’une apporte la force et Vautre Ja douceur, et ils en forment les na- lions modernes de !’Europe.

Dire les services rendus 4 Ja civilisation et & Vhumanité par l’épiscopat, ce serait dérouler les annales de I’Egiise depuis dix- huit siécles. Ce furent les évéques gui fon- dérent toutes les nations chrétiennes eu France, en Espagne et ailleurs. Ce furent eux qui Ssauvérent le monde A I’époque de Vinvasion des Barbares. Ce furent eux gui,

(66) Vita S. Servati, ep. Tungr., Boll., 13 Maii. Hienon., Episi. ad Ruf., in epist. 2.

(67) Vite S. Aniani, ep. Aurel,; Grec. Tur., Hist. fr., lib. a.

68) Sip. Apou.in., Epp., passim.

69) rhe S. Quintiani, apud Greg. Turon., Vite

2c

(30) Gaec. Tur., Hist., 1.11, Sw. Apot., Epist.

durant le moyen fge, ennslituérent |é- gislation, code, sciences, aris, gouverne- ments, justice, institutions économiques et charitables; ce furent eux enfin qui par seize siécles d’efforts incessants amenérent suc- cessivement la société humaine de |’é- tat de décadence épouvantable ot J’avait laissée le paganisme jusqu’a la civilisation de nos jours. L’Kgiise ne considérait que le mérite pour I’élection d’un évéque, et non la position sociale; c’est ainsi que des esclaves pouvaient parvenir 4 I’épiscopat. Pendant treize sidcles, ils furent élus par la voix du peuple et du clergé. Les évéques in- terposaient leur jugement dans jes causes civiles et militaires.

Assister les orphelins et les veuves, procu- rer I’hospitalité aux élrangers et aux voya- geurs, se faire l'appui des veuves et des vieiJlards, ouvric des asiles, et y apporter les svulagements de toutes les infirmilés, étajent !4 les devoirs d'un évéque. Ils étaient ingénieux & trouver des ressources pour ces fondations pieuses; et quand les obligations des fidéles ne suffisaient pas, ils n’hésitaient pas & entamer leur patrimoi- ne. Ainsi nous voyons saint Basile batir un hdépital qui devient comme une seconde ville par sa grandeur et sa munificence, y recevoir non-seulement les malades et les infirmes, mais encore les étrangers et les ouvriers de tous les pays, y placer des ate- liers pour l’exercice de tous les méliers, y relirer les Iépreux avant répandus daus /a ville, consoler les pauvres, encourager les intirmiers, leur donner de sublimes exem- ples de courage et de dévouement en tou- chant la main et serrant dans ses bras les Malheureux couverts de la lépre.

Pendant treize siécles, les évéques fu- rent les juges du monde chrétien, et c’est eux qui nous ont Jaissé les codes dont nous nous servons encore aujourd bui. Dans leurs jugements, Jes évéques avaient pour bul la défense des opprimés, la protection des faibles, et |’opposition & tout abus du pou- voir.

« Lorsque nous voyons |’épiscopat, dit un auleur moderne, prophétique sentinelle, pronostiquer la tempéle (66); annoncer & Ninive son extermination; la préparer par sa pénitence aux fléaux de Dieu (67); cou- rir aux camps, aux préloires, 4 Rome, pour appeler, créer et diriger des secours (68); rassurer les populalions effrayées (69) ; nourrir Jes ciles aflamées (70); rassembler sous un méme drapeau les légiuns les p!us ennemies (71); baranguer les armées (72) ; se jeter au-devant des vainqueurs en furie (73); les étanner et les désarmer par la pa~ role (74); les protéger au besoin (75); les

ad Patient., epise. Luga.

(71) Vita S. Aniani, loc. cit. , (72) S. Leon. PP., Bolt., Apr. ;

(73) Viea S. Lupi Trec.. Boll., 24 Jul.

(74) Vita S. Wedard., S. Betharii,Boll., 11 Aug. Mirac. S. Maxim., act.; Mas., |, § 9¥.

(75) FRoDOARD, ch. 6.

mettre ep fuile (76); les frapper d’anathé- me (77); traverser les fleuves et les monta- gnes pour racheter par milliers les captifs

); mourir de douleur sur les ruines de eurs églises (79); puis, morts et couron- nés, proléger encore leurs peuples et leurs

orphelins; veiller en sentinellés autour des |

cités (80); et, par de merveilleuses appari- tions, disperser Jes bandes dévastatrices (81); quand nous les voyons trouver en cet immense mouvement assez de repos et de de paix pour évangéliser les peuples, con- vertir les Barbares, former les jeunes clercs, fonder des monastéres et en régler minutieu- sement Ja législation, se ménager assez de calme pour étudier et enseigner sur un vaste plan, exégise, liturgie, histoire, dog- matique, patristique, grammaire et poésie, écrire sur mille tons et sujets divers d’in- nombrables épitres; quand nous les trou- vons, au fort de la teimpéte, assistant a plus decent conciles et délibérant sur les plas capitales questions de J’ordre spirituel et temporel, promulguant les lois d’asile (82), I’érection des écoles (83), le patru- naze des orphelins (Bi) , des veuves (85), des enfants exposés (86), émancipation des es- claves (87), l’indépendance des affranchis (88), le rachat des captifs; quand nous nous rappelons que ces infatigables travailleurs, issus presque tous dw families sénatoriales,

f79) Vita S. Domitian., Boll., 40 Jan., pag. (77) Vita S. Nicetii, D. Boug., Il, 419; Vit. S.

erm, (78) Vita S. Rustic. ep. Lugd., S. Epiphan. episc. Tiein.

(79) Vita S. Servati episc. Tungr., loc. cit.

(80) Vita S. Quintiani.

(831) Vita S. Guldexi, D. Boug., It, 520. Vita S. Bonneti; S. Colombe, Boll., 7 Jun.

(83) Conc. Araus. 441, c. 5; Arelat. 452, ¢. 30,

INTRODUCTION.

élaient nés et avaient vécu dans toutes les délices d'un splendide foyer domestique ; & ce concours de circonstances inowies, nous sommes saisis d’un étonneinent profond : Dieu est vraiment la! Nous touchons dua doigt l'un de ces grands miracles catholiques qui étonnent moins, parce que, trop univer- sels, ils éclatent sur mille points & la fois, | et nous enveloppent d’un prestige ébiouis- sant ow la vue se perd comme dans Ia clarté du soleil. Spectacle véritablement grand ! C'est le christianisme qui, nous conser- vant les débris et les traditions des philoso- pbies de l’antiquité, commence a les élabo- rer dans les Péres de !’Eglise, et les jetant toutes dans le moule nouveau du Christ, en fit sortir cette philosophie du moyen Age si puissante, si hardie, st féconde et dont ’érudition commence seulement a creuser les merveilles. La pensée et la philosophie antiques, loin de mourir avec l'école d'A- thénes, recurent une furce nouvelle dans le christianisme et dans les ecgies chrétiennes d’Alexandrie. C'est par l’Eglise que toutes les croyances sublimes, toutes les institu- tions utiles ont 614 établies dans le monde moderne qu'elle a élevé, civilisé, perfece tiooné, le christianisme étant juieméme Ja synthése de toute philosophie ou Ja vraie philosoohie de l’absolu.

33; Aurelian. 540, c. 21; Claromont. 550. Evaones S17, c. 34.

(83) Conc. Turon. xut- Tolet. 1v, c. 22; Va- con. 1.

(84) Conc. Turon. 567, Mutiscon. 585, c. 12.

85) Conc, Arelat. 452, c. 5.

86) Cone. Agath. 506, c.12: Aurelian. 504, c. ; Gone. apud Bonogelium 68; Cabilonens. 1x.

(87) Arausic, 441, c. 7; Agath. 506, ¢. 29; Matiscon.

(88) Lugdun. 567.

DICTIONNAIRE

DES BIENFAITS

ET BEAUTES DU CHRISTIANISME.

A

ABBAYE. Dans ses Etudes nestoriques ft. 11), Chateaubriand, parlant des abbayes, rappelle quelques-uns des innombrables hienfaits dont le monde leur est redevable. Seulement, jugeant la propriété commune avec les idées de notre époque, 1! est loin d’en apercevoir tous les résultats écono- miques dont nous parlerons plus loin; il ne rend pas non plus justice compléte aux effets du célibat monastique, et, assimilant l’ab- baye 4 la maison romaine, il semble trop oublier tout ce qu'elle renfermait d’avenir et de civilisation pour ’bumanité par lidée méme dont elle était le foyer, par sa cons- titution élective et gouvernementale, son esprit, sa vie et ses travaux. Mais faissons- le pacler lui-méme, afin de mieux dévelop- per ensuite sa pensée.

«Une abbaye, » dit-i}, « n’était autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses classes d'esclaves et d'on- vriers atlachés au service de la propriété et du propriétaire, avec fes villes et les vil- lages de Jeur dépendance. Le Pére abbé était le maitre; Jes moines, comme les af- franchis de ce maitre, cultivaient les scien- ees, Jes Jetires et les arts. Les yeux mémes n'étaient frappés d’aucune différence dans Vextérieur de l’'abbaye et de ses habitants ; un monastére était une maison romaine pour Il’archilecture : le purtique ou Je cloftre au milieu, avec les petites chambres au pourtour du cloftre. Et, comme sous Jes derniers Césars jl avail 6té6 permis et méme ordonné aux particuliers de fortifier leurs demeures, un couvent enceint de murailles erénelées ressemblait & toules les habita- tions un peu considérables. L'habillement des moines était celui ve lout le monde : les Romains, depuis longtemps, avaient quitté Je manteau et la toge; on avait été obligé dz porter une Joi pour leur défendre «de se vélir a la gothique; les braies des Gaulois

et la robe iongne des Perses étaient deve- nues d'un usage commun. Les religieux ne nous paraissent aujourd'hui si extraordi- naires dens leur accoutrement, que parce qu’il date de I’époque de leur institution.

« L’abbaye, pour le répéter, n‘était done qaane maison romaine ; mais cette maison

evint bientOt de mainmorte parla loi ecelé- siaslique, et acquit par la !oi féodale une sorte de souveraineté: elle eut sa justice, ses chevaliers et ses soldats, petit Etat com- plet dans toutes ses parties, et en méme lemps ferme expérimentale, manufacture (on y faisait de la toile ot des draps) et école.

« On ne peut rien imaginer de plus favo- rable aux travaux de IJ’esprit et & Findépen- dance individuelle, que ta vie cénobitique. Une communauté religieuse représentait une famille artificielle toujours dans sa vi- rilité, et qui n’avait pas, comme la famille naturelle, & traverser l’imbécillité de !l"en- fance et de Ja vieillesse : elle ignorait jes temps de tutelle et de minoarilé, et tous les inconvénients attachés A J’infirmité de la femme. Cette famille qui ne mourait point accroissait ses biens sans les pouvoir per- dre, et, dégagée des suins du monde, exer- gait sur Jul un prodigieux empire. Aujour- d’hui que Ja société n’a plus & souffrir de Vaccaparement d'une propriété immobile, du célibat, nuisible & la population, et de l'abus de la puissance monacale, elle juge avec impartialité des institutions qui furent, sous plusieurs rapports, utiles a l’espéce humaine & I’époque de leur formation.

« Les couvents deviprent des espéces de forteresses ov la civilisation se mit & |’abrt sous la banniére de quelque saint ; la cul- ture de la haute intelligence s'y conserva avec la vérité philosophique qui renaquit de la vérité religieuse. La vérilé politique, ou la liberié, trouva un jolerpréte et un

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complice dans l’indépendance du moine qui recherchait tout, disait tout et ne craignait rien. Ces grandes découvertes dont l’Europe sevante n’auraient pu avoir lieu dans la soc'été barhare; sans l’inviolabilité et le loisir du clottre, les livres et les langues de Fantiquité ne nous auraient point été trans- nis, et la chatne qui jie le passé au pré- sent edt 6t6 brisée. L’astronomie, l’arithmé- tique, la géométrie, ledroit civil, la physi- yue et Ja médecine, I’étude des auteurs profenes, la grammaire et les humanités, tousles arts eurent une suile de mafires non interrompue, depuis les premiers temps de Khlovigh jusqu’au siécle od les univer- sités, elles-smémes religieuses, firent sortir la science des monastéres. Il suffira, pour tonstater ce fait, de nommer Alcuin, An- ghilbert, Eghinard, Téghan, Loap de Fer- riéres, Eric d’Auxerre, Hincmar, Odon de Clans, Gerbert, Abbun, Fulbert, ce qui pous conduit au régne de Robert, second roi de la troisiémie race. Alors naissent de nouveanx ordres religieux, et celui de Cluny o’eut plus le bean privilége d’étre & peu prés l’anique dépdt de l'instruction.

« On sait tout ce qui avait lieu relative- ment aux livres : tantOt les moines en multiplisient tes exemplaires par zéle ou pr ordre, tantét ils en faisaient des copies par pénitence =: on transcrivait Tile-Live pendant le caréme par esprit de mortifica- tien. On voit dans lecatalngue de la biblio- fhéque de l’abbaye de Saint-Riquier, en 831, des exemplaires de Cicéron, d Homére etde Virgile. On trouve au xi° siécle, dans la bibliothéque do Reims, les cuvres de Jules César, de Tite Live, de Virgile et de Lucain. Saint-Bénigne de Dijon possédait un Horace. A Saint-Benolt-sur-Loire, cha- que écolier (ils étaient cing wille) donnait d ses maitres deux volumes pour hono- raires; § Montierender, on montrait, en 990, la Rheétorique de Cicéron et deux Térence, Lonp de Ferriéres fit corriger un Pline mal iranscrits il envoya & Rome des Suétone et des Quinte-Curce. Dans I"abbaye de Fleury, on avait le traité de Cicéron de la Répu- blique, qui n’a été retrouvé que de nos jours, enenre non en entier, Voyez Bisiio- Taéous,

¢ La mnsique, la peinture, la gravure et surtout l’architecture, ont des obligations Infinies aux gens d’église. Charlemagne montrait pour ja musique se goat naturel (ue conserve encore sujourd hai Ja race cermanique : il avait fait venir des chantres de Rome; il indiquait lui-méme dans sa chapelle, avec le doigt ou avec une ba- guelte, le tour du clerc qui devait chanter ; i marquait la fin du motet par un son gut- lural qui devenait Je diapasun de la phrase recommencante.

cil y avait des écoles de musique : tes Buines connaissaient l’orgue et les instru- ments 4 cordes et a vent. Les séquences de la Messe étaient fameuses au x* sidcle; on Y poussait fe son 2 toute I’étendue de la Voix; elles produisaient des effets si extra-

ordinaires qu'une femme en mourut de ra- vissement et de surprise. °Les séquences, d origine barbare, vortaient le nom de frig ra: « L’art de graver sur pierres précieuses n’était pas perdu au vin’ et au 3x° sidcle ; deux chanoines de Sens, Bernelin et Ber- nuin, construisirent une table d’or ornée de pierreries et d’inscriptions; Heldric, abbé de Saint-Germaia d’Aurerre , peignait ; Tutilon, moine de Saint-Gall, exergait a Metz l’art de graveur et de sculpteur; |'ar- chitecture dite lombarde se rattache A |’épo- ue religieuse de Charlemagne: le moine do Gozze était un habile architecte du x‘ sidcle. Pius tard |'architecture que nous ap- pelons mal & propos gothique dut en ma- jeure partie sa gloire, dans le xu° et le xm° siécle, & des clercs, des abbés, des moines et des hommes affiliés aux établissements ecclésiastiques. Hugues Libergiers et Ro- bert de Coucy, mattre de Notre-Dame et de Saint-Nicaise de Reims, avaient fourni les plans et dirigé la construction de l’église

‘métropole de cette ville, ainsi que de 1|’é-

glise de Saint-Nicaise, admirable éditice détruit pac Jes Barbares du xvin* siécle. Aroun-al-Raschild, ami et contemporain de Charlemagne, aimait et protégeail, comme lui, Jes sciences et les arts; mais les lettres ont péri dans Je moyen age du mahomé- tisme, et elles se sont rajeunies et renou-~ veldées dans Jemoyen Age du christianisme. »

L’histoire des abbayes ou monastéres serait celle de la civilisation tout entiére, si nous pouvions la suivre pas & pas a tra- vers les siécles en montrant la raison des formes successives qu’elles revétit. Forced de nous restreindre Aun apercu général, il nous suffit de dire ici que, dans les temps barbares comme aux 6poques les plus civi- lisées, l’abbaye fut toujours Je foyer vivant de la civilisation et le centre d’od elle rayonnail surle monde. Ainsi, par exemple, au viie siécle, M. A. F. Ozanam en rappelle action bienfaisante dans son bel ouvrage de la Civilisation chrétienne chez les Francs. (p. 118-120.) Nous regrettons de n’en pou- voir citer que le fragment suivant: « Les abbayes du vu° siécle, avec leur population de trois cents, de cing cents moines, étaient comme autant de forteresses, dont Jes murs arrétaient les incursions des infidéles. Elles s’échelonnérent des bords de la Somme a ceux du Rhin, cernant /’Austrasie par le Nord, Ja séparant des contrées paiennes, et VPenfermant pour toujours dans les fron- tiéres agrandies de !a chrétienté. Les ab- bayes étaient des colonies immnobiles au milieu du peuple mobile des campagnes. Ces sociétés, qui be mouraient pas, qui n‘abdiquaient pas comme les évéques, gui ne se Jaissaient pas entrainer comme eux & la suite des ruis, qui résistaient mieur qu’eux a la fraude et 4 la violence; ces se- ciétés obdissantes, chastes, laborievuses, étunnaientles Barbares, les retensient par leurs bienfaits, et les fixaient enfin, ce qui était beaucuup pour les civiliser. Nous avons

39 ABB

considéré les abbayes comme des écoles de sciences sscrées et profanes : c'étaient en méme temps des écoles d'industrie et d’a-

riculture, qui conservaient dans leurs ate-.

iers tous les arts de l'antiquité, qui pous-

saient avec l’opiniatreté des vieux Romains ie défrichement des déserts. C’est ld aussi qu’on voit commencer cette innovation des temps cheétiens, |’éducatinn des femmes. A lexemple de Ja ville cénobitique de Kil- dare, fondée par sainte Brigitte, od une abbesse et un évéque gouvernaient de con- cert deux grandes communautés de moines et de religieuses... les monastéres de fem- mes se multipligrent: la crosse de leurs abbesses se fit respecter des seigneurs voi- sins; leurs bibliothéques s’enrichirent des textes classiques, leurs religieuses prirent rang parmi les chroniqueurs et les poéles. L’égalité des Ames, que la sagesse antique avait méconnue, devail reparaitre dans les monastéres pour rentrer dans la famille. Ces graves fondatrices du vui° siécle, qui n’avaient songé qu’d I’éducation ds quel- ques centaines de filles barbares, commen- cérent celle du peuple le plus chevaleres- que et le plus poli de la terre. »

Au reste les adversaires les plus impla- cables du christianisme proclament eux- mémes tous les services dont Ja civilisation est redevable aux habitants des abbayes et aux ‘ordres religieux en général. Voltaire en célébre Jes bienfaits et les vertus. (Essai sur histoire générale, t. IV, c. 135; Quest. sur (Encyclopédie, v'* Apocalypse, Biens d église, etc.) Hume le reconnalt. Dans son Histoire de la civilisation en France depuis la chute de l’empire romain (quatriéme le- con, p. 111-125, et 313-398), M. Guizot dé- crit avec une grande élévation !l’influence - morale, intellectuelle et sociale exercée par Jes communaulés religieuses. Plus tard, lEncyclopédie nouvelle en préconisait bien

lus haut encore les bienfaits et les signa- ait & la reconnaissance du munde entier. C’est ainsi qu’elle décrit l’'abbaye de Viviers avec ses magnifiques jardins, ses canaux, ses réservoirs, ses moulins, ses horloges solaires, ses clepsydres, ses Jampes perpé- tuelles, sa riche bibliothéque et ses beaux manuscrits. Aprés avoir montré ses céno- bites livrés & tous les travaux et au soula- gement de toutes les miséres, elle poursuit en ces termes. « L’Europe d'un bouta Il’autre était couverte de foréts incultes, inuliles ; on 6tsblissait volontiers ces fervents reclus au milieu des bois; on leur livrait du ter- rain 3 discrétion, et méme, en Je leur aban- donnant, un des principaux embarras du donateur était de savoir comment ils pour- raient s'y loger. Mais quand, par obéissance pour leur régle, ces moines laborieux eu- rent abattu les arbres et défriché des espaces immenses, on fut étonné d’y trouver une source inépuisable de richesses, qu’on ne Se serait jamais avisé d’y soupconner. Les abbayes se gardérent bien d’en tarir le cours; olles ne songérent au contraire qu'd le fa- ciliter par de nouveaux défrichements, et

DICTIONNAIRE

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il en résulta pour fa société en général un bien que personne n’avait prévu.

« Autour de ces essaims infatigables que Je désir de gagner Je ciel apphiquait si fruc- tueusement aux choses de la terre, se fixaient, avec leurs families, les ouvriers qui les sidajent daus leurs exploitations, ceux qui y élaient indispensablement nécessaires pour l’exercice du peu d’aris elors connus , et les marehands qui en distribusient le produit, aulant que le permettaient la diffi- culté des routes et |’ignorance des priocipes ainsi que des avantages du commerce. En peu de temps il se formait des colonies nom-

reuses que |'amour du travail avait créées ; elles prospéraient dans Je calme et dans labondance a J’abri de saint Benott.

« Cette maniére bien respectable de faire des conquétes a policé, enrichi l’'Allemagne, la Suisse et méme tous lesa Etats florissants de nos jours en Europe; elle y a douué nais- sance & plus de deux cents villes.

« Les abbayes, aprés avoir été une re- traile contre Jes infortunes, devinrent une ressource contre la barbarie. Les Bénédic- tins ne se sont pas buornés & multiplier ja subsistance des hommes et & les garantir des malheurs physiques: les soins de leur Pére, trop peu considérés dans ce vrai point de vue o0 il méritait d’étre placé, se sont étendus jusqu’a la cullure de l’esprit. Dans Ja décadence universelle des arts ef des let- tres, il lour prépara des asiles dans ses cou- vents; il voulut que les études y fussertt continuées et les sciences estimées. Presgue toutes ces maisons furent des colléges, d’ou 1} sortit des hommes aussi instruits , aussi illustres que le permetlaient les conjonctu- res. Ils cormmbattirent de toutes Jeurs forces Ja rouille affreuse qui commengait a s’élen- dre sur tout ce qui dépend du génie: ce sont eux qui nous ont conservé Jes plus beaux monuments de I'ancienne littérature. Au milieu de la nuit affreuse od la grossic- relé des Barbares avail plongé le monde, ils nous ont transmis des connaissances des siécles précédents; sans eux, la lumi@re dont nous nous enorgueillissons nese serait probablement jamais levée pour nous. » Voy. Association, Couvents, Moines , MonasTERES, ORDRES RELIGIEUX.

ABBES. Nous avons montré dans I’ar- ticle qui précéde ce gu’étaient les abbayes: il est donc superflu de nous étendre ici au sujet de ceux qui les régissaient sous le nom d'abbés ou Peres. Dire ce qu’était Je monastére, c'est assez peindre celui qui ie dirigeait. Nous nous bornerons donc a prendre, presque au hasard, dans le Tableau des institutions des meurs de l’Eglise az moyen dge, par Frédéric Hurter, le passajsa suivant qui constate la bienfaisance et ia savoir des abhés :

« Plus d’une é6pitapbe rappelle, comme celle de Rodolphe ae Vigonie, la bienfai— sance d'un abhé défunt envers les pauvres. L’abbé Jacques de Saint-Ayer, de Verdun , obtiut le surnom de Pére des malheureus ,

_ & cause des distributions abundantes qu’)

ot ABB

avail coutume de faire pendant les années de disette. Toute ta population de la ville suivit fe convoi de Gauthier de Mont-Saint- Quentin. plenrant & chaudes larmes !4 mort de son pére. Quand |’abbbé Syrard de Marien- gaert visitait les propridtés de son couvent, j! dtait entouré d’une foule de pauvres pour goi il faisait appréter un repas daus les cours, tandis qu'il demeurait lui-méme & jeun. On reconnaissail & cette époque, comme de tont temns, que, dans un cou- vent bien réglé, la.bienfaisance devait fixer sademeare, et que l’abbé, en l’exercant, rewplissait un des buts de ia fondation; quand le caraciére du chef faisait momen- lanément couler cette source avee moins Wabondance, ou quand un acte de violence le tarissait tout & fait, les résultats en deve- naient facheux. |

« Beaucoup d’abbés se _ distinguérent comme protecteurs, Ou, du moins, comme amateurs des sciences. Il y en eut plusieurs qui composérent des commentaires sur quelques parties de l’Ecriture Sainte, des ertraits des Péres de I’Kglise, des collec- lions, des discours spirituels, des ouvrages sur le droit canonique. Nous avons déja parié des bibliothéques fondées, augmen- tées, enrichies par des abbés, qui non-seu- lement copiérent, mais achelérent encore des livres; des sermons, en grand nombre écrits et probablement aussi prononcés pat ‘des abbés, sont parvenus jusqu’aé nous. Il suffit de rappeler cette circonstance et de jeter un coup d’a@il sur ces Ouvrages pour dre convaincu de l’injustice des reproches faits aux ecclésiastiques de ce temps, de négliger et méme d’ignorer|’Ecriture sainte. Ainsi, pour ne citer que ces deux exemplrs, labbé Bernard de Foutcaud, écrivant contre les hérétiques, leur démontre, par une foule de citations des Livres saints, !a nécessilé d‘ob¢ir au clergé, et c'est encore sur les mémes Livres que l'abbé Hermenegilde de Ssint-Gilles fonde ses arguments contre ces mémes hérétiques. La théologie, dans ses diverses branches, étail, comme de raison, la science que les chefs de couvents culti- vaient avec le plus de soin. Les uns, tels que Jacques, abbé de Mont-Saint-Martin, ont laissé aprés eux des écrits sur différents sujels : d'autres se sont bornés ade certains points particoliers. Ceux qui aimaient a soccuper d’interprétations prenaient sur- toul pour texte le Cantique des cantiques, snit qu’ils trouvassent dans cet ouvrage un aliment & leue amour pour le symbole et la Mystique, soit qu’ils fussent excilés par exemple de saint Bernard. Les Vies des saints, surtout de ceux auxquels un abbé accordait une confiance particuliére, ou qui étaient plus spécialement honorés dans son couvent, fequel possédait peut-élre leurs reliqgues, étaient un sujel favori des travaux de cet abbé, qui consacrait ses loisirs & re- racer et les événements de leur biographie et les légendes qui s’y raltachaient, et les cdmirables effets que la foi avaient produits ep eux, et les miracles qu'sls avaient opérés,

DES BIENFAITS DU CHRISTIANISME.

ABS 62

D’autres se livraient & des recherches, & des dissertations sur divers points de la con- naissance chrétienne, sur l’application de la foi & la vie, et surtout a celle des reli- gieux qui tend & une haute perfection; et, dans ce cas, ces travaux se bornaient par- fois & des préceptes destinés & quelque cou- vent particulier. Quelquefois, mais plus rae rement, des abbés fixérent leur attention sur le droit canonique, science qui avait moins de rapport & la vie conventuelle. Aussi, en comptant Etienne de Touray, abbé de Saint-Geneviéve, parmi Jes canonistes, il ne faut pas oublier que son éducation et ses travaux furent essentiellement différents de ceux de la plupart de ses confréres. En revanche, les ouvrages des abbés présentent souvent une connaissance assez exacte des auteurs latins, tant historiens que philoso- phes et poéles , qu’ils ne dédaignent pas de citer dans leurs discours spirituels. Cette tendance les excitait parfois A se livrer eur- mémes 8 des essais de compositions poéti- ques; mais le souffle vivifiant n’animait guére ces prétendus poémes, Jesquels, du reste, ne roulaient jamais sur des sujels ma- tériels ou purement mondains; ils ne sor- taient point du domaine du chrislianisme et da l’Eglise, s’adressanit toujours aux be- soins de celle-ci, ou se plaisant & glorifier les saints.

« Les services que plusieurs abbés ont rendus comme historiens sont bien plus im- portants et plus durables, Tantdt ils écri- vaient histoire de leur patrie, ou celle du pays dans lequel ils avaient passé une par- tie de leur vie, tantét ils consignaient les événements dont ils avaient été témoins oculaires. Ils déposaient le plus souvent Jeurs souvenirs dans les annales de leur couvent, qui étaient fréquemment commen- cées par des abbés, avec recommandation a leurs successeurs de les continuer ; ou bien, en élablissant un recueil d‘archives, ils y ajoutaient des détails explicatifs que les ar- chives mémes ne pouvaient pnint fournir. Parfois, un abbé entreprenait d’écrire I"his- toire de son ordre. {Il ne faut pas non plus oublierceux gui, sans étre livrés eux-mémes h ces travaux, y ont excité et encoursgé

Jeurs freres. »

Ce que dit Hurter dans ces passages ne saurait donner qu'une idée bien imparfaile, non pas seulement des immenses services rendus aux sciences, aux arts et a la civili- sation par Jes abbés des monastéres, mais méme des traits les plus commuans de leur vie ordinaire. On pourra facilement sen convaincre lorsque pous parierons en gé- néral des ordres monastiques.

ABNEGATION.— Vertu créée par le chris- tianisme et sans laquelle toute société est impossible parmi les hommes. Voyez a l’ar- ticle Vertu les résultals bienfaisants de cette création du christianisme.

ABSOLUTION. Voy. Conression, Réua- BILITATION, PENITENCE.

ABSTINENCE. Nous parlerons ailleurs des uffets de cette vertu chrétienne,

63 AF¥

ACTES DES MARTYRS, Ils ont fourni une abondante matiére a la poésie et 4 toutes les formes de l'art, surtout durant le moyen Age : pon sans doute que la peinture ou la sculpture ait jamais pu rendre tout |’in- térét d’un sujet aussi héroiquement drama- tique. Mais en dehors de cet intérét, il en est up autre bien plus vif encore, excité par Ja victime, qui, s’élevant au-dessus de tous les sentiments de la nature, fixe les yeux avec extase sur la vision céleste dont son visage est transfiguré. C’est ce moment supréme que l’art a quelquefois essayé d’atteindre.

AFFLIGES. (Consotation pes). ¢ Un des caractéras les moins contestés, comme un des plus touchants bienfaits de la reli-~ gion chrétienne, est d’étre la consolation des affligés , c'est aussi, selon moi, une des plus grandes preuves de sa vérité. Le pre- mier besoin de l"homme, en effet, est d’étre consolé, puisque son apanage est la souf- france. Omnis creatura ingemiscil et partu- rit (Rom. vit, 22.) L’humanité n’est pas fille de la douleur, ainsi que l'appellent quelquefois les poéles : elle est sa méro, alle la congoit, elle la porte dans ses en- trailles, elle Venfante, suivant I’énergique expression de |’Evangile. Or, un Dieu juste et bon n’a pu abandonner I'homme & une si triste destinée, sans lui montrer, dans le présent ou dans l’avenir, le reméde et fa fin de ses maux;ets’il a daigné lui parler, il a dd faire entendre & son oreille des paro- Jes de consolation et d’espérance. C’est le signe d’une révélation céleste, comme I’arc- en-ciel est lesigne de notre antique alliance avec Dieu; et le Christ,en ouvrant ses bras 4 ’humanilé, aurait pu ne lui donner d'au- tre preuve de sa divinilé, que ces mots qu’il pouvait seul prononcer: « Venez a moi vous tous qui éles dans |’affliction, etje vous soulagerai. » (Matth. x1, 28.)

« Que les hommes aient quelquefois d’effi- caces consolations dans Jes mau qu’ils causent, je le veux. Mais que peuvent-ils contre Jes grands coups frappés d‘en haut, que rien ici-bas ne‘saurait ni détourner, ni amortir. Que peuvent-ils contre ces dou- Jeurs secréles qui s’engendrent d’elles- mémes dans les replis les plus cachés du ceeur, contre cet ennui qui fait le fond de ja vie humaine? Que peuvent-ils contre la mort?

« C'est donc vers le ciel que le malheu- reux doit lourner ses regards? mais le ciel ne s’ouvre,qu’é la priére, et telle est la mi- sére de l'homme, qu'il ne sait pas méme

rier. C’est la religion qui lui remet entre es mains celle clef du ciel, et qui, sublime intermédiaire entre Dieu et ses créatures, porte vers son (rdne élernel les soupirs de la terre et en rapporte les consolations. Ces communications ineffables se font a aide d'une langueur mystérieuse qui n’est connue que des curs humbles, pieux et tendres ; ils n’ont pas besoin de J'apprendre péniblement; car pour eux, ce n'est point une science, c'est une révélation. » (Le livre

des affligés, ou Douleurs eb consolations, par

DICTIONNAIRE AFF 64

Je vicomte Alban de de Villeneuve-Rarge-~ mont, compte rendu par Ludovic Guyot daus "Université catholique.)

AFFRANCHIS. Nous montrerons plus loin (Voy. Esctavace) comment I'Eglise ac- complit dans je monde Il’auvre immense et bénie de l’abolition de |’esclavage. fi nous sulfit de rappeler ici la protection dont elle entourait l’affranchi.

« La liberté des esclaves nouvellement émancipés était mise & couvert contre jes attaques de Iinjustice et revétue d’une in- violabilité sacrée, dés que leur affranchis- sement se trouvait lié aux choses qui exer- caient alors le plus puissant ascendant. Or, VEglise, ayec tout ce qui lui appartenait, se trouvait dans cette position prépondé- rante: cest pourquoi l'usage qui s’intro- duisit alors de faire la manumission dans les Eglises fut indubitablement trés-favora- bie aux progrés de la liberté, Cette cou- tume, en remplacant les anciens usages, les faisait onblier : c’était en méme temps comme une déclaration tacile du prix qu‘a- vait, aux veux de Dieu, ta liberté des hom- mes, c’était proclamer, avec une nouvelle autorité, l’égalité des hommes devant Dieu; car la manumission se faisait dans Je lieu méme 00 on Jisait si souvent que devant Dieu il n’y a point d’acception de person- nes; dansce lieu ol disparaissaient toutes les distinctions mondaines, od tous les hom- mes restaient confondus, unis dans dedoux liens de fraternité et d’amour. Cette ma- niére de faire la manumission investissait plus nettement l'Eglise du droit de défen- dre la liberté de I'affranchi. Comme elle avait 616 témoin de I’acte, elle pouvait faire foi de la spontanéité et des autres circons- lances qui en assuraient la validité; elle pouvait méme en réclamer lobservation en représentant qu'on ne violait point la liberté promise sans profaner le lien sacré, sans Manquer & une parole qui avait été donnée en la présence méme de Dieu.

« L’Eglise n’vubliait point de faire tour- ner de semblables circonstances au profit des aifranchis. Ainsi, nous voyons que le premier concile d'Orange , eélébré en 641, dispose, dans son canon 7, qu'il faut ré- ptimer par les ceusures ecclésiastiques qui- conque voudrait soumettre & une espéce de servilude quelconque les esclaves alfran- chis dans l'enceinie de [’Eglise. Un siécle plus tard, nous trouvons Ja méme défense reproduile dans le canon 7 du y‘ concile d'Orléans, célébré en 549.

« La protection accordée par l’Eglise aux esclaves affranchis éleit si manifeste et si bien connue de tous, que la coulume s‘in- troduisit de les lui recommander en parti- culier. Cetle recommandation se faisait quelquefois par testament, ainsi que le

onne & entendre le concile d'Orauge que je viens de citer, lequel ordonne qu’au moyen des censures ecclésiasltiques on pré- serve de toul genre de servitude les alfran- chis recowwandés par testament a |’Eylise.

‘Mais cetle recommandation n’était vas faite

6 AGR

tonjours sous la forme testamentaire. On lit dans le canon 6 jun vi‘ concile de Toldde, edlébré en 589, que lorsque que lanes affran- chis auront 6té recommandés & ]'Eclise., ils pe pourront étre privés, eux ni feurs fils, dela protection de l’Eglise; ici l’on parle en général, sans se borner au cas ov i} y sorait un textament. On peut voir la méme disposition dans un autre concile de Toldde, célébré en 633, lequel dit simplement que lBglise ne recevra sous sa protection que les affranchis des particuliers qui auront eo soin de les lui recommander.

¢ Av reste, en l’absence de toute recom- mandation particuliére, et alors méme que la wanomission n‘avail point été faite’dans 'Eglise, celle-ci ne Isissait pas de s‘inté- resser 31a défense des affranchis, aussitdt que leur liberté était mise en péril. Celui quia quelque estime pour la dignité de homme et quelque sentiment d’hnmanité dens le ceur, ne trouvera certainement pas meuvais que i’Eglise se soit immiscée dans ce genre d'affaires ; en effet, il ne lai fallait jas d'autres titres que ceux qui appartien- nents tout homme généreux, en vertu du rot de protéger ta faiblesse. On ne se fa- chera donc point de trouver dans le canon 9 du concile d’Agde en Languedoe, tenu fan 506, une prescription qui commande a lEglisede prendre, en cas de nécessité, la défense de ceux A gui leurs matftres ont |é6- rtimement donné la liberté, » (Le protestan- lismecompard au catholicisme, par M.)’abbé Jacques Balmés. )

AGRICULTURE. Comment énumérer lout ce que l’agriculture doit au christia- hisme? Eo réhabilitant Je travail il créa Ja source de ses richesses. En transformant les mours il créa la source du travail. Ena abolissant I’esclavage et le servage, il Ja remit entre les mains d’hommes libres. En fondant lv jedne et abstinence, il pourvut i la conservation de ses produits. En amé- liorant les lois et en y introduisant partout la justice et la charité, il la piace dans des conditions nouvelles. En établissant de vas- lesdomaines communs et inaliénables, il constitua la grande culture, tout en y joi- gant les avantages de la petite par J’orga- bisation et la division du travail introduites dés les premniers temps par les monasté- tes

C'est seulement depuis le christianisme el grice A son action salutaire, que le fro- ment a 66 donné a tous les peuples et est devenu la base de leur régime alimentaire. La grappe et I’épi oot suivi presque pas a pes l'epostolat chrétien et l’offrande du saint sacrifice, dont ils fournissent Ja maliére. On b’'a pas assez remarqué combien est étroite el intime ja relation réciproque de l'ordre moral et de l’ordre physique. Si l’on étu- dist "histoire & ce point vue, l’on verrait qu'il n’est pas un seul fait de la civilisa- lon matérielle qui ne soit le résultat né- Cessaire of direct d’une vertu spiriluelle. Cest assez dire qu’en transformant com- pictement l'homme moral, le christianisme

DES BIENFAITS DU CHRISTIANISME.

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dat répercnter sa vertu ‘en quvres tempo- relles qnien étaient les conséquences in- dispensables. C’ust ce que nons allons voir pour agriculture, comme nous le verrons ailleurs pour tous les autres ordres da fails,

C'est le christianisme qui, en conservant tout ce qu'il y avait d’utile et de vrai dans la civilisation ancienne, conserva également les traditions, les anciennes méthodes «’a~ griculture qu’il devait bient6t, perfection- ner, Les moines surtout furent l’instrument Principal de cetle conservation. Dés I’épo- que de l'invasion des Barbares, Jes conciles puobliérent des lois en faveur de I'agricul- ture, et la protégérent surtout par l’effet des Meurs et des institutions nouvelles. Le plus ancien livre d’agriculture est dQ a un saint du vi* sidcle, l’archevéque Isidore de S*ville. Dans ses Origines des sciences, ache- vées par un autre Saint, Braulion, évaéque de Saragosse, le livre xvur, intilulé: De re- bus rusticis et le xn* concernant Jes instru- ments aratoires et domesliques, ne laissent rien adésirer pour l'histoire de l'art agri- cole.

On Va dit, et on ne saurait trop le répé- ter, les moines ont défriché de leurs mains tout l’Orient d’abord, tout |’Occident bient6t. Leur exemple ennobiit, sanctifia les travaux agricoles et. manuels si méprisés jusqu’alors et abandunnés exclusivement aux esclaves comme indignes d'hommes libres. Mais qui edt cru maintenant s’abais- ser dans ce dur labeur, lorsqu’on voyait des princes, comme saint Benott, comte de Maguelone, cultiver de ses mains les bords de l’Aniane, ou Anselme, duc de Frioul, dé- fricher avec ses moines les terres des envi- rons de Modéne?

{l faudrait parcouric toutes les contrées de Ja France, de I’italie, de l’Angleterre, de "Allemagne, de I’Espagne, de l'Europe, de Ja chrétienté tout entiére, pour. ciler les lieux incultes, les déserts affreux, les soli- tudes sauvazes que les Bénédictins et les autres ordres religieux ont défrichés, ferti- liséset mélamorphosésen de riches et riautes campagnes,en da gras palurages. I] n'est pas jusqu’sux religieuses elles-mémes, qui se consacrérent a la culture. La plupart des villages, bourgs et villes, aujourd'hui flo- rissants, doivent leur origine 3 ces pieuses colonies. Depuis les premiers disciples de saint Colombau et de saint Martin qui com- mencérent a défricher les Gaules, jusqu’aux Trappistes qui fécondent les déserts de |’A- frique, le couvent fut de tout temps une ferme expérimentale modéle.

Comme nous !’expliquons plus loin les Bé- nédictins de Fulde défrichérent & eux seuls en Allemagne un lerrain de seize lieues Je circonférence et comptérent bientdt dix- ‘huit mille métairies. Leg moines de Saint-Be- nol'-Polironne, prés de Mantoue, em- ployaient au lahourage plus de trois mille paires de beeufs. Les chanoines de Pré- montré labouraient des solitudes de Ja Po- logne et une portion de la forét de Coury, eo France. Une abbaye de ces ordres dé-

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fricha les impénétrables forats de la vallée du Jura. Un couvent de l’ordre de Cileaur réguiarisa Je cours de la Sadne, rendit a fsgriculture des lerres quelle couvrait de marécages et de friches, le sol de fa forét vierge o0 séléve maintenant la ville de Rougemont. Partout ces moines, & l'aide d’efforts inouis, Opposent des «digues aux flois de la mer, raménent les riviéres et les fleuves dans leur lit, détournent et arrétent Jes torrents dévastateurs, desséchent les marais, éltablissent des élangs, assainissent le sol, défrichent Jes foréts, fertilisent les déserts, facilitent les communications, fon- dent des colonies, changent les solitudes en campagnes riantes et en gras palurages. Leurs granges deviennent bientét des fermes en méme temps que des asiles, puis des co- lonies et bient6ét des villages et méme des villes.

«C'est au clergé séculier et régulier, » dit Chateaubriand,« que nous devons Je renou- vellement de l’agriculture en Europe, comme nous sui devons Ja fondation des colléges et des hdpitaux. Défrichements des terres, ouvertures des chemins, agran- dissements des hameaux et des villes, éla- blissement des messageries et des auberges, arts et métiers, manufactures, commerce intérieur et extérieur, lois civiles et poli- tiques; tout enfin nous vient originaire- ment de ]’Eglise. Nos péres étaient des bar- bares, & qui le christianisme élait ob!igé d’enseigner jusqu’d J’art de se nourrir.

« La plupart desconcessions faises aux mo- nastéres dans les premiers siécles de |’E- glise élaient des terres vagues que les moi- nes cultivaient de leurs propres mains, Des foréts sauvages, des Marais impraticables, de vastes landes, furent Ja source de ces richesses que nous avons tant reprochées au clergé.

« Tandis que les chanoines Prémontrés labouraient les solitudes de la Pologne, et we portion de la forét de Coucy, en France, les Bénédictins fertilisaient nos bruyéres. Molesme, Colan et Citeaux, qui se couvrent aujourd'hui de vignes et de moissons, étaient des lieux semés de ronces et d’épines, od les premiers religieux habi- taient sous des hultes de feuillages, comme ies Américains, au milieu de leurs défriche- ments,

« Saint Bernard et ses disviples fécon- dérent les vallées stériles que leur aban- donna Thibault, comte de Champagne. Fontevrault fut une véritable colonie, établie par Robert d’Arbrissel dans un pays désert, sur les confins de l’Anjou et de la Bretagne. Des familles entiéres cherchéreut un asile sous la direction de ces Bénédictins; il s'y forma des monastéres de yeuves, de filles, de Jaigues, d’infirmes et de vieux soldats. Tous devinrent cultivateurs, & |’exemple des Péres, qui abaltaient eux-mémes /es ar- bres, guidaient ja charrue, semaient les yrains, et couronnaient celle partie de la France de ces belles moissons qu'elle n'avait poinl encore poriées,

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x La colonie fut bientét obligée de verser au debors une partie de ses habilants, et de céder & d’autres solitudes le superflu de ses mains laborieuses. Raoul de Ja Futaye, compagnon de Robert, s’établit dans la forét du Nid-du-Merle, et Vital, autre Bénédiclin, dansles bois de Savigny. La forét de l’Orges dans.le diocése d’Angers, Chaufournois, au- jourd’hui Chantenois en Touraine, Bellay dans la méme province, Ia Puie en Poitou, ’Encloftre dans la forét de Gironde , Guione a quelques lieues de Loudun , Lucon dans Jes bois du méme nom, Ia Lande dans les landes de Garnache, la Ma- deleine sur la Loire, Bourbon en Limou- sin, Cadouin en Périgord, enfin, Haute- Bruyére prés de Paris, furent autant de colonies de Fontevraull, et qui, pour la plu- part, d’inculles qu’elles étaient, se chan- gérent en opulentes campagnes.

« Nous fatiguerions le lecteur, si nous entreprenions de nommer tous les sillons que Jacharrue des Bénédictins a tracés dans les Gaules sanvages. Maurecourt, Longpré, Fontaine, le Charme, Colinance, Foici, Bel- lomer, Gousanie, Sauvement, !es Epines, Eube, Vanassel, Pons, Charles, Vairville, et cent aulres lieux dans Ja Bretagne, !°An- jou, le Berry, l’Auvergne, la Gascogne, le Languedoc, la Guyenne, attestent Jeurs im- menses travaux. Saint Colomban fit fleurir le désert de Vauge; des fiiles Bénédictines méme, & l’exemple des Péres de leur ordre, se consacrérent 4 la culture; « celles de « Montreuil-les-Dames, s’occupaient, » dit Hermann, «a coudre, a filer, & défricher les « épines de ja forét, & limitation de tous « Jes religieux de Clairvaurx.

« En Espagne, les Bénédictins déployérent Ja mémeé activilé. Ils achetérent des terres en friche au bord du Tage, prés Toléde, et ils y fondérent le couvent de Venghalia, aprés avoir planté en vignes et en orangers toul le pays d’alentour.

« Le MontCassin, en Italie, n°était qu’une profonde solitude : lorsque saint Benoft s‘y relira, Je pays changea de face en peu de temps, et l"abbaye nouvelle devint si Opulente par ses travaux, qu’elle fut en état de sedéfendre, en 1057, contre les Nor- mands qui lui firent la guerre.

« Saint Boniface, avec les religieux de son ordre, commenca toutes les cullures dans les quatre évéchés de Baviére. Les Bénédiclins de Fulde défrichérent entre ta Hesse, la Franconie et la Thuringe, un ter- rain du diamétre de huit mille pas géomé- triques, ce qui donnait vingt-quatre mille pas, ou seize lieues de circonférence; ile comptérent bientét jusqu’éA dix-huit mille métairies, tant en Baviére gu’en Souabe :- les moines de Saint-Benoft-Polironne, prés de Mantoue, employaient au labourage plu: de truis mille paires de boufs.

« Remarquons, en oulre, que la régle générale, qui interdisail l'usagede la viande uux ordres monasliques, vint sans doule, en premier lieu, d'un principe d’économie rurale, Les sociétés religieuses élant alors

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fort multipliées, tant d’"hommes qui ne vi- vaient que de poissons , d'confs, de lait et de égumes, durent favoriser singuliérement la propagation des races de bestiaux. Ainsi nos campagnes , aujourd'hui si florissantes, sont en partie redevables de leurs moissons ede leurs troupeaux au (ravail des moines eld leur frugalilé.

« De plus, exemple qui est souvent peu deebose en morale, parce qne les passions en détruisent jes bons effels, exerce une grande puissance sur le cOié matériel de la vie. Le spectacle de plusieurs milliers de religieux coltivant la terre mina peu a peu res préjugés barbares qui attachaient le mépris & Tart qu nourrit les hommes. Le paysan apprit, dans les monastéres , a re- lonrner la glébe et A fertiliser le sillon. Le baron commenga a chercher dans son champ des trésors plus certains que ceux qu'il se procurait par les armes. Les moines furent donc réellement les péres de lagriculture, el comme laboureurs eux-mémes, et comme les premiers maftres de nos laboureurs.

«Ils n’avaient point perdu de nos jours ce génie utile. Les plus belles cullures, les pessans les plus riches, les mieux nourris et les moins vexés, les équipages champétres les plus parfails, les troupeaux Jes .plus gras, les formes les mieux entretenues se vouvaient dans les abbayes. Ce n’étail pas lk, ce noas sembie, nn sujet de reproches

faire au clergé. » (Génie du Christtanisme, par Chateaubriand, t. IV, p. 313-358.)

Par les mains des moines les foréts et les déserts de la Flandre se métamorphosent en prdiusdélicienx. Au Nori, ils se livrent spé- ciadement & I'élave des bestiaux, dont leur abstinence favorisait Ja propagation. Les religieux de l’Espagne, de la Hoilande et de Allemagne septentrionale établirent des bergeries, et se livrérent & l’industrie et au commerce de Jaines. Ils recunnurent le moyen de tirer parti des abeilles sauvages. Dans d'artres pays ils s’occupaient de la culture des arbres fruitiers, dont le perfec- lionnement fut leur ouvrage. Ce sont les moiues qui, les premiers, imaginérent les ou- lls pour le jardinage. Les plus beaux ver- Kers el potagers 6laient sans coplredil ceux des couvents. L’abbaye de Viviers se fait re- marquer par ses magnifiques jardins , ses ctnaux, ses réservoirs, ses Moulins, etc. La cllébre pépiniére la Chartreuse de Paris, Jusqu’’ la révolution, fournissait d’arbres fruitiers la France tout entiére.

La Suéde leur coit le perfectionnement dela race chevaline et les premiers com- wmencements du commerce des grains. Labbé Guillaume apporta la premiére sa- lade de France eo Danemark. La vigne, culivée en Anglelerre par tes couvenis, disparut avec eux. Partoul, comme a Johan- uisberg, les premiéres vignes furent plan- lees ef cullivées par les moines.

Dans limpossibilité d'’énumeérer ici tous les incalculables services que les monas- (res rendirent & l’agriculture, Dous nous bornerons citer quelques passages de

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"Histoire de labbaye de Morimond par M. l’abbé ***,

Les quatre premiéres maisons principates de ordre de Citeaux furent, comme on je sait, la Ferté, Pontigni, Clairvaus ef Morimond, qui furent depuis appelées les quatre filles de Ctteaux. « Quarante céno-

ites cislerciens,» dit cette histoire,«nonobsq tant le temps considérable qu'ils consa- craient aux exercices religieux, ont & eux seuls, et en peu de temps, délriché deux cent quatre-vingts acres de trés-mauvaise terre qu’ils cullivaient de leurs propres mains, s’occnpant aussi trds-aclivement de I’élaye du bétail et des chevaux.

« Lorsque saint Robert uescenait de Mo-

lesme & Cfteaux, suivi de ses pieux com- pagnons, ce fut avec fa ferme résolution d’observer Ia régle de Saint-Benott dans toute sa sévérité. Or, d’aprds cette régle, Je moine doil vivre du travail de ses mains et se suffire & lui-méme. Les premiers Cis- terciens se mirent 4 réfiéchir par quelle pro- fession, par quelle industrie ils pourraient Se procurer le pain quotidien, donner |’au- mone aux indigents et J’hospitalité aux élrangers, que la régle bénédictine ordonne de recevoir comuie si c’était Jésus-Christ méme. _ ally avait alors, bien plus encore qu’au- jourd’hui, un état méprisé, avili par tes préjugés de I époque, renvoyé aux pauvres manants comme la géhenne de Ia terre, et réservé aux serfs comme une ignominie de plus jetée sur leurs fronts flétris. Eh bien! ce sera cette profession la plus humiliée qu'ils choisiront de préférence! Ils vont se faire agriculleurs, descendre dans le sillon, quittant taniét la béche pour Je psantier, moines et laboureurs, hommes de travail et de priére, anges du ciel sur ia terre. Tels furent les premiers cénobites de Citeaux, tels seront ceux de Morimond.

Mais il leur faul des terrains propres a la cullure: & qui iront-ils les demander? A personne. Ils tes formeront enx-mémes avec les landes, les foréts, les déserts qui couvrent Jes deux tiers de la France. Aussi protestent-ils qu’ils ne culliveront que les champs éloignés des villas, des villages et des hameaux, el spécialement fes plus sau- vages et les plus ingrats, tant jls étaient persuadés que Dieu n’a rien fait de stérile, et que le plus vil grain de poussidre, avec la bénédiction du Ciel, recéle un trésor!

« Les moines ne se livreront pas en aveu- gles a toutes sortes d’exploitations, mais jis procéderont par principes, se réglant sur la température climatérique, sur fa con- naissance des diverses espéces de terrains et les différents produits qui leur sont pro- pres, réunissant tous les vieux éléments agricoles, en en créant de nouveaux, Cfi- teaux deviendra bientét, de la sorte, comme un vasle institut agronomique dont l’esprit passera dans ses quinze cents monastéres, qui se transformeront en autant de fermes modéles régionales, et de la dans le peuple, par ces grangeus ou fermes-écoles.

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« Ainsi, toute cette organisation agricole

ue nos réformateurs modernes ont essayé détablir en France 4 si grands frais et jus- qu’‘ici avec si peu de fruit, avait été réalisée pac quelques cénobites, dans toute l'Europe, it y a plus de six cents ans, avec cvite dif- férence, que les moines ne demandaient pas vingt-cing millions par an pour faire leurs expériences, mais seulement des brous- sailles et des marais.

« La province de Langres était déja re- nommée pour sa fertililé sous la domina- tion romaine, et déversait de sa surahbon- dance sur les pays voisins et jusque sur Rome méme, comme nous !’apprenons de César e€ de “laudien. Pendant l’ére de la décrépitude de |’empire, su moment de I'in- vasion des Barbares, cette contrée, sillon- née de voies romaines et sur le passage des hordes de fa Germanie, fut dévastée et dé-

uplée. Elle essaya de se relever sous zharlemagne; mais au milieu des désordres de l’anarchie féodale du x* et du xr‘ siécle, elle se couvrit de nouveau de ronces et d’épines.

«Le pays le plus fécond du Langrois, appelé Bassigny, était alors réduit & la plus alfreuse misére. Les barons, qui se I étaient partagé comme une riche proie, l’avaient transformé en un champ de bataille. Les manants attachés i la giébe, épuisés par les

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corvées, désespérés par une longue suite .

d’années valamiteuses, voyant sans cesse leurs moissons ravagées par des bandes errantes, désertaient de toutes parts. Pour comble de malheur, les eaux, obstruées sur plusieurs points par les débris d’une végé- tation sauvage et luxuriante, avaient perdu leur cours naturel et inondaient de vastes espaces. Le sol était devenu en général marécageur, et les prairies de la Meuse ne produissient plus que des joncs et des roseaux, au milieu desquels erraient ca et Ja quelques rares et maigres troupeaux. C’en était fait d'une des plus riches ef des plus belles provinces de la France, si !a Providence ne fat intervenue d’une maniére miraculeuse.Qui suscitera-t-elle ? sera-ce un _ poate, comme autrefois dans la vieille Italie? Non; en vain le Cygne de Mantoue a chanté AlV’ombre du tréne d’Auguste les troupeaux, Ja charrue et Il’étable, Jes plébéiens sont restés 4 l’entour du cirque, et Rome a con- tinué d’envoyer ses vaisseaux chercher le pain de son peuple en Sicile et en Egypte.

ira-t-elle 3 un roi: Quitte ton sceptre et prends je manche de Ja charrue pour I'éle- ver aux yeux des peuples ala hauteur méme

du tréne? La Chine le fait depuis quatre .

mille ans, et cependant J’agriculture y est restée dans une éternelle enfance.

«Ls Providence ira chercher lereméde ala source méme du mal; elle montera au ma- now, prendra par la main les enfants des comtes, des barons, etc., les conduira 8 Ci- leaux, et 13, aprés les avoir dépouillés de leurs livrées mondaines et chevaleresques, elle en fera des pauvres, des moines et des Cultivateurs; puis, un jour elle dira 4 douze

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d’entre eux : « Levez-vous, venez dans Ia « ferre que je vous montrerai; allez par « dela la ville de Saint-Didier, desceniez « dans ce grand bassin fangeux d'od s’ex- « halent des vapeurs de mort; forgez dex « socs avec les épées de vos péres, ddrichez, « assainissez, rendez a ces tieux leur fertilits « etleurbeauté premiéres ; faiteus-en encoru « une fois le grenier des Gaules, et que les « hommes sachent que c’est moi qui non- « seulement ai créé ja terre, mais encore « qui la renouvelle et la régénére. »

« Les moines crurent pouvoir opérer |'as- sainissement d'une portion considérable de Ja contrée par lacréation d'un certain nom- bre d’élangs, sous les principaux versants, dans le voisinage de la source de la Meuse, pouren prévenir les inondations trop fré- quentes. Ces élangs étaient destinés A em- magasiner !"eau provenant des pluies tor- renlielles ou de lafonte des neiges qui, tombant tout a coup dans le lit trop peu in- cliné de la riviére, Ja faisaient déborder presque instantanément.

« Ce procédé, que la science a révélé a plusieurs de nos fameux hydrogéologistes aprés Jes malheurs de 1840 et 1846, avait 616 indiqué & nos cénobites por le nature elleméme. Dans les hautes montagnes il existe beaucoup de lacs, situés souvent a élévation considérable, recevant \’eau des pluies et des neiges, qui ne peut s’écouler qu’é un certain niveau, que l’on nomme dé- tente, dans Jes Alpes. Alors le Jac dunne naissance & un ruisseau qui descend paisi- blement et va circuler dans le fond des val- lées qu'il fertilise au lieu de s’y précipiter en un (torrent fangeux pour Jes dévaster.

« Si l'on veut se faire une idée de tout ce qu’il afallu de pstience et do pénibles la- beurs pour exécuter une aussi gigantesque entreprise, il n’y aqu’ajeter les yeux sur le grand étang au-dessus duquel était assis le monastére, et qui recevait de la surabon- dance de trois ou quatre étaugs supérieurs. C’est un lac, c’est une petite mer dont les bras se perdent dans ja forét; ses wdles et ses glacis rivaliseraient avec ceux de nos plus fameux ports; depuis pras d'un siécle ils résistent sans réparations a I’action du temps, des flots et des éléments, et au poids d'une masse d’eau de quarante a cingusnte pieds & la bonde. On voit qu’une connais— sance profonde de |’hydraulique a présidé a la disposition de ces pierres, et surtout qu’elles ont élé placées 1&8 par une main généreuse qui travaillait pour la posté-

pité. .

« Le but premier des moines, en entre- prenant ces grands travaux hydrostatiques, n’était point de se procurer Cu poisson des- tiné & leur adoucir Jes rigueurs de J’absti- nence de la viande. Choisissant presque tou- jours des Jieux humides et fangeux pour séjour, ils ne voulurent d’abord qu’assainir, afin de pouvoir habiler et cultiver ;le poisson était ators pour eux un mets prohibé ou dont ils n'usaient que rarement et seulement aux grands jours de féte; ce qui dura pendaut

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ples de eent cinquante aris, ainsi que I'al- testent les auteurs contemporains. Voici comment ils procédaient, d‘aprés les Annales cisterctennes, et tears travaux étaient con- duits avec tant de raison et :'e sagesse, qu’ils semblent avoir Outre-passé les expériances et les déconvertes modernes : « Nos moines e avaient dressé Jeur tente au milieu dun «merais; ile s'efforcérent de percer des « exutoires, de pratiquer des saignées 3 ce « sol puiride et malade, de réunir les eaux « per un ingénieax systéme de rigoles, de « tranchées et de fossés débouehant les uns e deas les autres, et tous dans un principal «canal, qui formait une sorte de réservoir «dont ils se servaient, comme moyen « d'irrigation, d'oll nous sont venues toutes ces magnifiques prairies du Bassigny, « presque toujours placées en bas des élangs cet arrnsées par les ruisseaux pérennes qui en « découlaiont; comme force motrice, ainsi « que nous le voyons par cette série d’usines equi se trouvaient au-dessous du mouas- «lére, au nombre de plas de douze, telles « que seiertes, huileries, fouleries, lanne- erties ot moulins surtoul, qui sout encore «une ressource inappréciable pour tout le « pays, car la Meuse coule 4 pieins bords et «avec fracas & travers le Bassigny, pendant elhiver; mais en 616 et en aultomne, ce en’est plus ca et 1d qu'un faible cours d’eau «que le vnyageur (traverse a pied see; tous «les moulins construils sur ses rives sont « slorsen chémage. Or si les moines, divi- enement inspirés, n’avaient recueilli de «l'eau a Morimond il y a sept cents ans, cditesmni od vingt villages, que nous epourrions nommer, iraient-ils chercher ede fa fariae ut du paia,.pendant eing mois ede l'année? A dix ou douze lieues, dans «le bassin de la Marne et de laSadne; ila « en crésient des viviers, 00 ils élevaient du « poisson; owl depuis n’a mieux réussi dans « cetle industrie; ils lai ont donné une im- «pulsion qui existe encore, surlout daus e les Vosges ef la Mearthe. »

« Ea sueun lieu les étangs ne sunt exploi-~ és avee plus d’isteliigence et de fruit, et eest & pew de distance de Morimond qu’oa vient de faire la bella et précieuse décau- verte de la fécondatian artificielle des culs de poisson. Ainsi, par un bienfait provi- dentie!, les éléments qui rendaient un. pays insalubre, dangereus et inshordable, deve- naient, sous la main des cénobites cister- eens, une source de commuodités et de ri- chesses : tant il- est vrai, ajoute ’historien, que lout se tourne en bien pour les amis de Dieu, et que rien a’est perdu pour eux an ciel et sue la terre, ni uue larme bi une guatte deau.

«Que de fois nous avons entendu repro- cher 8 nos ereligteux d'evoir trop multiplié les Stange! Cependant yu'on y réfiéchisse, et on verra, oulre les raisons que nous avons déjt données, quu c’dlait une nécessité de Pépoque : les bras manquaient, i! fallait ou laisser le sol improductif, ou I'utiliser an Vinondant, et rewplacer les moissons par

DictTionN, DES BIENFAITS DU CHRIST.

DES BIENFAITS BU CHRISTIANISME.

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les poissons. I! était impossible de tirer un autre parti de heaucoup de terrains hu- mides, impropres A la culture et au patu- raga. De nos jours, aprés toutes les déevu- vertes de la science, les départements du Ain, de Sadne-et-Loire, la Bresse, la Domba et la Sologne, etc., sc sont trouvés ainsi furcés de conserver un grand nombre d’é- tangs, qui forment un des principaux pro- duits de ves contrées.

« Le sol de Morimond, sol argilo -siliceux, ondulé et disposé en petits vallons allon- gés, se prétail nalurellement a ces sores d’entreprises. Les moines avaient admira- blement caleulé la pente nécessaire, I’im- perméabilité des couches inférieures, le volume d’eau, le groupement des bassins, la massades chaussées, afin de préserver ces réservoirs des ineonvénients de la sé- cheresse, de I’évaporation, de |’infiltration, doe la gelée et des débordements ; il fallait surtout parer au danger beaucoup plus ter- rible de I’insalubrilé, en entrelenant un ni- veau d’eau suffisant pour couvrir en été le fond de Vétang et l’empécher de se eouver- tir en marais pestilentiel : l’action du soleil sur une terre encore humide et chargée de parcelles organiques produit des émanations délétéres qui donnent paissance A des {ié- vres endémiques d'un caractére pernicieux. Or, nous avons constaté que les étangs da Morimond avaient, pour recueillir les eaux pluviales, une surface influente quinze ou vingt fois plus étendue qu’eux-méines, en- suite qu’ils étaient entretenus par des sour- ces découlant des foréts voisines, traversés de ruisseaux abondants ayant un débit ré-

ulier; que l’eau, se déversant de l’un dans ‘autre jusqu’a Ja Meuse, était sans cesse re- nourelde, et ne pouvait produire d’effluves dangereuses; enfin, qu’en aucun temps la mortalité n’avail été plus considérable dans la zone de l’abbaye que partout ailleurs.

« Plusiears de ces élangs ont disperu de- puis trois ou quatre siécies; ils n’avaient 6té formés que provisoirement et dans un but agricole. Ces prairies, ob les troupeaux broutent et bondissent aujourd’hui, ces champs, 00 les laboureurs tracent de fertiles siiluns, étaient aulrefois des vallées dénu-

_dées, des bas-fonds fangeux et inexploita-

bles; des moines, aprés en avoir barré les extrémilés inférieures pay des digues trans- versalus, y ont amené l’eau des plateaux environnants ; cette eau a apporté avec elle de humus, des. détritus de végétaux qui se sont déposés sur le fond; ce qui, réuni aux excréments des poissons et des batra- ciens, et aux débris des plantes aquatiques d’une substance pulpeuse et d’une facile dé- composition, a formé, aprés uve. période plus ou moins longue, une couche de vase & laquelle il ne manquait plus, pour deve- nir fdconde, que d’étre exposée a J'influeuce du soleil.

« Vuila yne terre nouvelle; voyons main- tenaut les moines A l’cquvre. AussilOt apres le chapitre, la crécelle claustrale donnait le signal du départ: lous les religieux se réu-

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«

79 AGR nissaient au parloir; 13, le prieur les divi- sait par sections, réglait tout ce qui concer- nait l'ordra, le lieu et le genre des travaux, et leur distribuait les instruments néces- saires (ferramenta et alia instrumenta ad laborem necessaria). Rien n’exemptait de ces rudes labeurs, nila naissance, ni les ta- lents, ni le rang et Jautorité; la régle ne voyait dans tous tes religieux que des enfunts d’Adam, qui, d’aprés I’antique malédiction, devaient gagner leur pain & la sueur de leurs fronts. Ces fils de grands seigneurs ne travail- Jaieut pas avec l'indolence de |’amateur des champs qui, dans un beau jour, s’amuse a faner ses foins ou & sarcler ses biés; |’ar- deur gu'ils y apportaient aurait fait croire que telle avait été \’occupation de toute leur vie. Que de fois la béche et la hove déchi- raient ces mains délicates accoutumées a tout autre travail! Que de fois ces Ames an- géliques, renfermées dans le fréle vaisseau

ecorps débiles et épuisés d’austérités, se sentaient faillir & la peine! Saint Bernard lni-m4me, qui, d son début & Ctteaux, avait tant de fois gémi et pleuré d’étre trop faible pour scier le biS, simait a racunter depuis 4 ses religieux, avec une certaine complai- sance et dans fa joie d’ube victoire rempor- tée, comment Dieu fui avait fait la grace de devenir un bon moissonneur !

« Non-seulement ils sciasient, mais ils le- vaient eux-mémes toutes leurs moissons, et souvent ils apportaient les gerbes sur leurs épaules.‘On les voyait en file de quinze vu vingt dascendre ie coteau, courbés par le poids de leur fardeau, brdlant sous leurs frocs de grosse laine et le front ruisselant de sueur.

« Leurs travaux étaient accompagnés d'un rigoureux silence, qui n’était interrompu que par le signal que donnait Je prieur, en

rappant dans ses mains de temps en temps.

Tantdt c’était pour annoncer un court re- pos (pausandi signum): les fréres s‘asseyaient autour du prieur, autant que le sol le per- mettait; tantdt c’était pour les avertir d'of- frir 4 Dieu leurs peines; alors ils appuyaient leurs fronts chauves sur le manche de leurs béches ou de leurs rdteaux dans l’attitude de la méditation.

« Lorsyu'un frére, soit par excés de tra- vail, soit par faiblesse naturelle, tombait de Jassitude, ii demandait au prieur la permis- sion de se retirer quelques instants a I'é- cart, ramenant son capuce sur son visage et inclinant la tate, comme pour s‘huailier et gémir de son impuissance et de sa mi- sére. Un dernier signal annoncail le retour, et tous revenaient ensemble, deux & deus, silencieax et contents, remeltaient en en- trant leurs instruments au prieur, a l’ex- ception des ciseaux, des sarcloirs, des four- ches, des rdleaux ct des faucilles, qu’ils couservaient au dortoir, prés de leurs lils, pendant tout Je temps de fa toute des bre-

is, du sarclage, de Ja fauchaison et de la mvisson. :

« Nous avons fu Ics plus belles pages de Varron ct de Columclie sur la meniére de

DICTIONNAIRE

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culliver Ja terre chez les Romains; Mat- thieu de Dombasle, Olivier ce Serres, Mu- reau de Jonnés, de Gasperin, en France ;, John Sinclair, en Angleterre ; Ronconi, en Italie; Cotta, Burgsdoff, Kasthofer, en Suisse, en Allemagne et en Belgique, nous ont domné une idée des progrés de la science agricole dans les teinps modernes. Kh bien! aprés avoir admiré les ouvrages de ces sa- vants auteurs, nous avons étudié les travaux des premiers cisterciens; nous avons visité ceux qu’exécutent encore aujourd hui leurs successeurs, les Trappistes, et nous avor:s élé6 foreé de reconnattre que 18 ot les moi- nes ont planté leurs béches, !a sont encore les colonnes d’Hercule de l’agriculture.

« L’abbaye de Morimond ne recsta pas en arriére ; il lui fallait un terrain convenable: le coleau des Gouttes, par la nature du sol, par son exposition, par les abris ces foréis et des montagnes qui le protégent contre les vents du nord-ouest et de l’ouest, fixa son attention; elle y envoya des fréres plau- tears qui le sillonnérent de tranchées et le disposérent avec tant d’art & cette nouvelle production qu’aprés quelques années il fut couvert dans toute son étendae d’un vigno- ble qui, pour la qualité du plant, la matu- rité du raisin, ia générosité du vin, n’eut rien A envier aux climats les plus privilé— giés de la Champagne..

« Les moines essayérent de transporter élément vilicole dans les territoires envi- ronnants, a l'ouest; mais cetle callure ne s’y est pas maintenue pour les raisons que nous en exposons plus bas. Ils furent plus heureux & I’est, du cdté de Serqueux et de Bourbonne-les-Bains.

« Nos cénobites, au commencement, ne vivaient que de fruits et de légumes : leur régime élait entidrement végétal, c’ast pour- quoi ils durent s‘attacher de bonne heure a | horticulture, en faire une étude spé- ciale:

« Les jardins potagers de Morimoad jouis- saient d'une grande réputation, tant pour la beauté que pour la variété des produils, et passaient pour les plus riches, en ce genre, de toute la contrée. Le verger n'était pas moins remarquable : les fréres jardi- niers et les religieux s’en ovcupsient spé~ cislement; et, d’aprés le souvenir des vieil- lards, on ne voyait nulle part des arbres et des arbustes aussi nowbreux, aussi bien soignés et aussi divers. lis n’étaient point mélangés, mais classés par espéces au fond ou sur les flancs du vallon, au nord ou su midi, selon Jeur origine et leur nature. Or, quand une colonie sortait de Morimoud, elle emportail avec elle des semmences al des plants de toutes sortes pour Jes jardins du nouveau monastére; de ce monasiére, ils passaient dans un autre, et ainsi de suite, jusqu’eur extrémilés de l’Europe. D’ailleurs, orsque les religieux, dans leurs pérégrina- lions perpétuelies, découvraient une espéce nouvelle, ils s’empressaient de la portér dans leur couvent; du jardin du couvent elle eutrait dans celui du villageois vouisin,

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et les climats échangeaient lcurs productions par Mintermédiafre des moines, que nous pouvons appeler les courtiers agricoles du moyen age.

« Ainsi, les religievx qui partirent pour Ald-Champ, prés de Cologne, emportérent lepommierdo reinetie grise, si commun dans le Bassigny; d’Ald-Champ, d’aulres céno- bites fe transportérent & Walkenrode, en Thuringe, dw ld a Porta, en Saxe; de Porta 3’ Lubens, an Silésie, d’od il se propagea dans toute la Pologne. Par ja méme voie, un grand nombre d’arbres de la Germanie arrivérent & Morimond, et de Morimond dans la Champagne et Ja Lorraine.

« On se ressouvient encore combien les soldats alliés, au commencement de ce siécle, furent émerveillés de retrouver dans wos vergers la plupart des arbres de leur patrie, mais les tommes sont si oublieux, que, vingt-cing ans & peine aprés la des- truction de notre abbaye, Allemands et Fran- gas avaient perdu la mémoire de la mis- sion agricole et civilisatrice de Cfiteaux. Les uns et les autres ignoraient que leurs péres s‘étaient embrassés dans un vation du Bas- signy, et s‘étaient donné réciproquement, en signe d’alliance et de fraternité, les plantes et les fruits de leurs pays.

« Notre abbaye était située dans cette grande zone forestiére qui s’étend des Ar- dennes sur tout le nord-est de la France. Les foréts alors étaient autant de masses con-~ fuses, aqualiques et continues, au point qu'un écuorenil aurait pu parcourir le sud- ouest de la Lorraine sans mettre pied a terre, en sautant de branche en branche. Les po- pulations s’éloignaient de ces tristes lieux, d‘ot s’exhalaient des miasmes pestilentiels, eomme fes sauvages fuient Join des savanes et des pampass de l’Amérique méridionale.

« It est certain qu’une contrée converte de trop vastes foréls, relativement 4 son éten- due, sera marécageuse, les eaux n’ayant pas un libre cours, et conséquemmentinsalubres d'une température froide, entretenue par trop d’ombrage, et I’éternelle humidité du sol; frappée de stérflité, la terre ne deve- nant productive quautant que rien v’en- (rave la combinaison des éléments entre eux et avec elle. Tel était I’état du Bassi- gny sur une partie considérable de sa sur- face, & larrivée des moines, ce qui nous explique ces longues séries d’années cala- miteuses qui désolérent ce pays aux x‘ et xi° siécles, et pourquoi les deux versants des Vosges restérent si longtemps déserts. Les moines entreprirent de creuser des ca- naux dans les bas-fonds les plus humides, de dégager de larges espaces pour ouvrir un libre cours aux vents, de tracer des tran- chées d’aménagement, des aillées de déco- ration et de promenade, enfin, des routes d’exploitation et de communication qui exis- tent encore. ils se mirenta défricher avec non mvins d’ardeor, se faisant aider soil par des mercenaires, dont ils payaient chaque jour fa main-d"q@uvre, soit par des cultivaleurs, suxquels ils sbandonnaient pouc sept ans

DES BIENFAITS DU CHREISTIANISME. .

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les produits sans autees redevances. Voici comment ils procédaient eux-mémes.

« L’abbé, tenant une croix de bois d’une main, et de l’autre un bénitier, précédait les travailleurs; arrivé au milieu des brous- sailles, il y plantait la croix, comme pour prendre possession de celle terre vierge au pom de Jésus-Christ, il faisait tout a l’en- lour une aspersion d'eau bénite ; puis, s’ar- mant de la cognée, i! abaltait quelques ar- bustes, ensuite tous les moines se mettaient l'couvre, et ils avaient ouvert en quelques instants, dans le sein de la forét, une clai- riére qui leur servait de centre et de point de départ.

«Les moines essartours étaient divisés en trois sections : les coupeurs (inciso- res), qui faisaient tomber les arbres sous les coups de la hache; les extirpateurs (ex- stirpatores), occupés a déraciner Jes sou- ches; les brdleurs (incenseres), qui réunis- Saient tous les débris pour les livrer aux flamines, armés de fourgons ou longues perches (furgones), avec lesquelles ils soule- vaient les tisons pour raviver le feu (quibus tittones submovebant). Tous ves infatigablos travailleurs élaient tellement noircis par la fumée et halés par les ardeurs du so.eil, qu’en reotrant dans le monastére, on les edt pris pour des forgerons et des charhon- piers piutét que pour des religieux.

« Mais nulle opération agricole ne de- mande & 4tre faite avec plus d’intelligence et de discernement.

« Avec la connaissance géologique du sol; caril est des terrains que Dieu a desti- nés aux fordts, et vous nea -pouvez y tou- cher sans violer les lois providentielles.

. « A Vest et & Pouest du monastére, dans la direction du versant des Vosges et de Colombey -lés-Choiseul, domine le terrain diluvien, sablonneux, privé d’argile et de calcaire, conservant peu l’eau, et dépourvu A sa surface de principes alimentaires; ils le destineront aux bois dont les racines, descendant & de grandes profondeurs, vent pulser su-dessous du diluvium, dans les terres argileuses et fécondes qu’il recou- vre, les éléments d’une aboudante nutrition.

u il faut étre guidé par le flambeau de la science hydrographique : d’un cété, les arbres élevés des foréts, semblables a au- tant de piton